Figures mythiques, magiques et fantastiques de l’espace méditerranéen

Commençons par quelques notions de géographie sacrée

En premier, il nous faut considérer la géographie de cette mer « du milieu des terres », puisque telle est la signification du nom Méditerranée. Tentons d’en repérer les sites principaux et rassemblons dans le domaine du mythe et de l’histoire – l’art se faisant l’écho de ces deux domaines de recherche – les principaux faits qui confèrent à chacun de ces sites sa spécificité et son mystère.

Colonnes d'HerculePuisque la Méditerranée s’étend au milieu des territoires de ce monde antique dont la civilisation européenne est issue, sans doute est-​il nécessaire de procéder à la façon des anciens qui se seraient (et se sont probablement) demandé quel site occupe le centre de cet espace maritime. Il existe un sommet qui, effectivement, se trouve exactement entre les « Colonnes d’Hercule » et les côtes de Syrie et entre Gènes et Marsa el Brega (Port Brega) en Libye ou encore entre Tunis et Patras en Grèce ; et, même s’il s’agit d’étirer au plus loin la perspective méditerranéenne, entre Casablanca sur l’Atlantique et Sotchi sur la Mer Noire, au pied du Caucase. Ce centre se nomme l’Etna (3340 m.). Selon le mythe, dans ses entrailles se trouvaient les forges d’Héphaïstos (le Vulcanus des Latins a donné son nom aux montagnes vomissant la lave(1)). On raconte aussi que l’un des plus fameux géants qui menacèrent l’Olympe, Ancélade, est enchaîné sous l’Etna et lorsqu’il bouge la terre tremble. Plus tard, au XIIIe siècle de notre ère, la légende fera des profondeurs de ce volcan le lieu d’attente, jusqu’à la fin des temps, de Frédéric II de Hohenstaufen mis en réserve de l’Histoire des hommes avant d’endosser le rôle de rédempteur lors d’une période terrible.

Etna vu de Taormina par Thomas ColeAvec ce centre, plusieurs données mythiques se présentent à nous. Ancélade s’inscrit dans le registre des figures titaniques, où l’on retrouve Prométhée (et, plus tard, Faust), en révolte contre le principe de l’autorité (que représente Zeus) tandis qu’Héphaïstos, tout au contraire, incarne l’obéissance (et la participation) à cette autorité et, de la sorte, la capacité créatrice, industrieuse et technicienne d’une civilisation(2). Pour être précis, disons que si Pallas Athéna manifeste l’intelligence de la tekhnê(3) Héphaïstos est le maître d’œuvre, celui qui va concrétiser la conception d’une chose.

Notons qu’à une centaine de kilomètres au sud de l’Etna se trouve Syracuse, la cité d’Archimède, l’inventeur génial de la vis sans fin, de la roue dentée, de la poulie mobile, parmi bien d’autres choses dont ces fameux miroirs ardents qui enflammaient à distance les navires romains(4). Il convient donc d’inclure ce savant, figure historique, parmi les personnages porteurs d’une aura de légende. L’homme du « eurêka » ne sera pas le seul. Pythagore qui, originaire de Samos, va résider à Crotone le précède ainsi que Pythéas qui partira de Marseille pour tenter de découvrir au nord du monde l’île mythique de Thulé, réceptacle d’une sapience apollinienne.

Héphaïstos dieu du feu
Le maître des métaux forgeant les armes des héros : la technique et le savoir-​faire au service du courage. Sans ce concept aucune civilisation ne survit

Il n’est peut-​être pas inutile de rappeler que le méridien qui passe sur l’Etna et qui traverse l’Europe (sans rencontrer de cité importante) rejoint l’île (autrefois sacrée pour les Burgondes) de Bornholm, dans la Baltique, avant de quitter les terres norvégiennes à Bodo (devant les îles Lofoten) et d’atteindre le Spitzberg. Au sud, ce méridien ne rencontrera rien de notable en terre africaine avant de parvenir au lac Tchad et à la cité de N’djamena puis, plus au sud, à Kinshasa.

Autre considération à propos de la Méditerranée. Il est nécessaire de reprendre les travaux de notre regretté collègue niçois, Jean Richer. Rappelons qu’il fut le premier à montrer toute l’importance de la géographie sacrée à partir d’études de numismatique(5). Ce chercheur nous fait voir la Méditerranée et la mer Égée recevant la projection de cinq zodiaques :
•le premier, centré par Délos
• le deuxième, ayant Delphes pour centre, sur la Grèce continentale
• le troisième élaboré par l’Étrurie,
• puis celui centré par Rome
• et le dernier déployé sur l’Ibérie (future Espagne et Portugal), après la conquête romaine, avec Toletum (Tolède) pour milieu, nous y reviendrons.

À propos de « géographie sacrée » ou « symbolique » ou encore « sidérale »(6) dans le domaine méditerranéen, il convient, après avoir déterminé le centre, de voir où passe le 40e parallèle pour conférer une structure symbolique à cet espace maritime. En effet, de l’ouest à l’est, on découvre le long de cette ligne des lieux d’une grande importance : d’abord Tolède, cœur de l’Ibérie et ancienne capitale des Wisigoths ; puis, après occupation des Maures, capitale de l’Espagne en 1085 par la reconquête d’Alphonse VI. La cité devint célèbre pour sa fabrication d’armes (en fait depuis l’époque romaine on y produisait des lames renommées). Sur le plateau de Tolède, appelé la Manche, se projette l’ombre étirée de Don Quichotte. En poursuivant vers l’est, nous arrivons à Minorque, la plus au nord des Baléares, îles qu’occupèrent les Rhodiens avant les Carthaginois et les Romains. Ensuite le parallèle frôle le mont le plus élevé de la Sardaigne (siège de l’une des civilisations les plus singulières de l’antiquité, avec ses bronzes et ses « nuraghes ») et, en Italie, la cité (grecque, dans l’Antiquité) d’Élée (colonie phocéenne), patrie de Parménide et de son disciple Zénon. Plus à l’est, cette ligne passe exactement sur l’Olympe et, poursuivant sa course vers le Levant, traverse l’île de Lemnos (autre lieu où l’on situait les forges d’Héphaïstos), pour arriver à Troie en un territoire qui, avant d’être turc appartenait à la culture grecque(7). Si, par curiosité, on s’amuse à pousser plus loin vers l’est, on découvre que ce parallèle passe par Ankara. Nous voilà en Turquie. Pas tout à fait dès lors que l’on regarde dans le passé lorsque cette capitale se nommait Ancyre et, dit-​on, fut fondée par le légendaire roi Midas (qui changeait en or tout ce qu’il touchait). Plus tard, la cité devint gauloise car occupée par les Tectosages installés en Asie Mineure. Le lieu se développa sous la domination romaine et l’empereur Auguste lui a confié son testament. Elle ne fut islamisée qu’au VIIe siècle. Un millier de kilomètres plus loin, le parallèle passe par Erivan, capitale de l’Arménie depuis 1918. Toujours plus loin de la Méditerranée, sur cette ligne (mais légèrement au-​dessus), nous découvrirons Bakou, port de la Caspienne, ensuite la fascinante Samarkande(9) (un peu en dessous) et Pékin(10). Pour les curieux, ajoutons qu’à l’ouest le 40e parallèle passe tout près des Açores puis, à équidistance de New-​York et Washington, on trouve la cité (historique pour l’indépendance américaine(11)) de Philadelphie avant d’arriver devant les Montagnes Rocheuses, à Denver, capitale du Colorado. Arrêtons-​nous là car, après Denver, l’ouest américain ne présente plus de cité importante (San Francisco étant plus au sud) et la ligne se perd dans le bassin nord pacifique.

Géographie sacrée et figures mythiques

Comme nous venons de le voir, cités et territoires servent de support aux mythes. Choisissons à présent un certain nombre de lieux indissociables de figures légendaires mais qui sont d’abord fondatrices de ces mêmes lieux.

Héraclès ou Hercule
Hercule, l’homme fort, dont l’arc et la massue éliminent les monstres. L’arc est une arme apollinienne car les flèches sont assimilées aux rayons lumineux. La massue a été taillée dans un chêne, l’arbre qui attire la foudre et, comme tel, est dédié à Zeus (père du héros)

Il a déjà été question du détroit de Gibraltar et des colonnes d’Hercule. Rappelons que ces colonnes sont présentes sur les armoiries de l’Espagne. Elles constituaient pour les anciens les limites du monde connu. Notons aussi, atlas géographique en main, que si l’on se place entre ces colonnes pour regarder vers l’est, nous découvrirons que la Sicile se situe parfaitement en face. Il serait intéressant de suivre un personnage mythique, Héraclès-​Hercule à travers son périple méditerranéen. Ainsi le verrait-​on fonder ce qui deviendra la principauté de Monaco (Heraklea Monoïkos(12)) ou traverser le « désert de la Crau(13) » en direction de Nîmes. Il est encore question de ce pourfendeur de monstres aux îles de Lérins dont l’une est dédiée à sainte Marguerite victorieuse d’un dragon.

Prenons un exemple d’île consacrée à une divinité : Chypre. La naissance d’Aphrodite se serait déroulée en haute mer, assez loin de l’île, mais la déesse arriva jusqu’à ses rivages portée par une conque. On sait que le nom de Chypre dérive de celui du cuivre, métal dont l’île était abondamment pourvue et Cypris est l’un des surnoms d’Aphrodite. Ce qui explique aussi que le cuivre relève astrologiquement de la planète Vénus (nom romain d’Aphrodite comme chacun le sait). Les principaux temples de cette déesse se dressaient à Paphos et Amathonte.

Il est bien évident que d’autres îles renvoient à une figure principale de divinité ou de héros. Ainsi le nom de la minuscule Ithaque (à côté de l’île de Céphalonie) est définitivement associé à Ulysse, personnage qui symbolise l’aventure maritime car « Odyssée » est demeuré synonyme de périple long et semé d’épreuves. Deux données symboliques s’imposent pour la Crète (située, comme Chypre, sur le 35e parallèle). D’abord en tant que lieu de naissance de Zeus, puis avec le thème extrêmement fascinant du labyrinthe (sans oublier le Minotaure et son vainqueur, Thésée, aidé par le « fil conducteur » de la belle Ariane). Il est bien évident que le labyrinthe apparaît désormais comme l’une des composantes essentielles de notre imaginaire. Avec le nom de Dédale et l’adjectif « labyrinthique », un parcours complexe tout en détours voués à égarer celui qui se risque dans ses méandres, est devenu métaphorique d’une situation (physique ou mentale) conjoignant errance et enfermement. Outre les labyrinthes occupant le dallage de certaines de nos cathédrales (Chartres, Amiens, Bayeux) ou, comme à Oxord, repliant leurs couloirs de verdure dans des jardins, ce thème est omniprésent en littérature (de Borgès à Robbe-​Grillet), au cinéma (parmi tant d’autres exemples, citons la séquence finale de Shining de Stanley Kubrick) et avec les jeux vidéo.

Demeurons dans les îles avec la Sardaigne. Les anciens la comparaient à une sandale et – faut-​il le rappeler ? – la chaussure et le pied sont depuis toujours des emblèmes de fécondité ; il reste quelque chose de ce symbolisme avec les souliers (chaussettes chez les Anglo-​Saxons) devant la cheminée au moment de Noël. Parallèlement à cette emblématique façonnée par la nature, l’originalité de la Sardaigne réside dans ses vestiges archéologiques, les fameuses « nuraghes » ainsi que ces nombreuses figurines de bronze. En fait, trois îles permettent d’étudier de façon privilégiée la (ou les) civilisation(s) proto-historique(s) de la Méditerranée. Il s’agit de Malte, de la Sardaigne et de la Corse (essentiellement avec le site de Filitosa). Pour l’individu moderne, vivant en ce début de XXIe siècle, les reliquats du passé fascinent ; et encore plus lorsque l’on ne dispose pas (ou très peu) d’archives concernant ces restes d’un monde perçu comme étant essentiellement gouverné par une vision magique de l’existence(14). Le phénomène « new age », qui n’est qu’une parodie, souvent grotesque, de la Tradition se fait l’écho de ce que Mircea Eliade devait dénommer la Nostalgie des Origines.

Disque de Phaïstos
Le disque de Phaïstos

Dès lors que l’on se propose de regarder avec les yeux du fantastique les territoires bordant la Méditerranée, demandons-​nous à quels moment de l’Histoire certains d’entre eux apparaîtront véritablement emblématiques d’une volonté civilisatrice fondée sur la grandeur et s’exprimant par l’esthétique. Volonté perçue comme une tension vers le suprahumain. Et là, précisément, le fantastique s’impose à notre perception. Tout le contraire, donc, du présent monde qui, souvent sciemment, osons le dire, s’ingénie à privilégier la médiocrité et la laideur. Nombre d’édifices et de supposées « productions artistiques » infligés à des espaces publics en témoignent. Il suffit de relire ce que Pierre Demargne écrit de cette île(16) pour comprendre à quel point le rôle des « fils de Minos »(17) apparaît capital dans le développement du monde égéen et quels échanges s’établirent entre le Proche-​Orient et l’Europe. La Crète fut à l’origine d’un monde et la prestance du « prince au lys », le profil mutin de « la parisienne », parmi les plus célèbres peintures murales de Cnossos, ou l’autel en U, stylisant les cornes de taureau, ou encore la labrys rituelle, symbolisant le pouvoir du ciel, sans oublier l’énigmatique disque de Phaistos (environ 1 700 avant notre ère) sur lequel figure un labyrinthe(18), sont largement connus.

Depuis un siècle la Crète existe essentiellement par son passé. Dans le film de Mario Camerini, Ulysse (1953, interprété par Kirk Douglas), les décorateurs et costumiers s’inspirèrent du minoen moyen II et III pour l’architecture et les costumes des Phéaciens où, après naufrage, se retrouve le héros d’Homère. En fait, dès l’instant où le monde actuel tend vers une affligeante uniformité, le passé offre une échappée vers des territoires portant des peuples fortement différenciés. Car, même si de nombreux échanges existaient(19), le brassage chaotique des cultures – conséquence actuelle d’une mondialisation effrénée — était impensable. Un film qui ferait revivre la civilisation minoenne et tout le sacré qu’elle comportait, serait autrement plus parlant que cette grosse farce dionysiaque qui, intitulée Minor et se déroulant en mer Égée à l’époque archaïque, fut signée de Jean-​Jacques Annaud.

Une Égypte encore plus fascinante pour le cinéma

Stargate
Une Égypte qui obsède l’Amérique. La cité égyptienne de Memphis, consacrée au dieu Ptah, par qui tout objet devient symbole, a pour projection parodique la Memphis américaine, capitale du blues et du rock’n’roll, tombeau du King Elvis et où l’on peut voir la « Pyramid Arena »

Autre nation antique qui, plus encore, aimante l’imagination : l’Égypte. Les millions de visiteurs des expos Toutankhamon et Ramsès II prouvent combien cette civilisation ne cesse de fasciner(20). L’Égypte est synonyme de mystère et, depuis un siècle, le cinéma s’est laissé prendre au jeu avec des momies chargées de magie qui défient la mort. Pour beaucoup de personnes la science égyptienne, bien loin du cartésianisme, se serait développée d’une façon prodigieuse. De plus, ces dernières années, outre de nombreuses nouvelles découvertes archéologiques, différentes hypothèses ont été émises à propos de l’âge du Sphinx et des pyramides qui remonteraient à des temps beaucoup plus anciens que les dates avancées par l’égyptologie. Deux faits sont à prendre en considération. D’abord l’orientation polaire très précise des pyramides(21), nous y reviendrons, puis une date proposée qui mettrait le Sphinx en correspondance avec le signe astrologique du lion (soit moins 10 000 ans avant notre ère(22), ce qui vieillit l’Égypte d’environ 7 000 ans !). C’est dans ce domaine que le cinéma pourrait puiser une inspiration qui ne devrait rien à des productions du type Stargate (où la source de l’Égypte n’est rien d’autre qu’une entité maléfique) ou La Momie I et II (avec son pharaon démoniaque). Il est curieux de constater que, d’une façon assez générale, Hollywood perçoit la civilisation égyptienne comme dangereuse, voire comme une menace pour la modernité. Dans l’un des premiers films en couleur et cinémascope (L’Égyptien, de Michael Curtiz, en 1954) les scénaristes américains prenaient le parti de l’hérésiarque Akhenaton. Trente ans plus tard, Indiana Jones retrouve l’Arche perdue au milieu des serpents d’Égypte (on songe à Moïse face aux reptiles des prêtres de pharaon ; Steven Spielberg connait ses classiques). Ne dirait-​on pas que la perfection plastique et spirituelle vers laquelle tendait cette civilisation est insupportable pour l’Amérique ? Le gigantisme de l’architecture égyptienne était voué au supra-​humain, celui des États-​Unis., inauguré à New-​York en 1883, fut destiné à l’affairisme. Deux visions du monde totalement antinomiques(23).

L’Europe (avec la France de Champollion) a peut-​être pour mission de proposer une autre approche des mystères osiriaques et de ce que furent les Shemsou Hor (les Fidèles d’Horus), fondateurs de la nation. Relevant plus du fantastique et de l’ésotérisme, le rapport qui existerait entre le « Temple du Double de Ptah » (Ha Ka Ptah), puisque tel est le nom hiéroglyphique de l’Égypte, et l’Atlantide évoquée par Platon « d’après les révélations des prêtres égyptiens », lit-​on dans le Critias, se présente à nous. Autre thème esquissé plus haut, le symbolisme polaire des pyramides. Il est, en effet, prouvé que l’orientation de la grande pyramide vers le vrai nord est d’une précision étonnante et même supérieure à celle de l’Observatoire de Paris, autre lieu éminemment associé à l’ésotérisme puisque marquant officiellement la fameuse « ligne rouge » (le méridien de Paris) comme l’a voulu son concepteur Claude Perrault. Ce dernier et son frère, auteur des célèbres Contes de ma mère l’Oye, ainsi que le peintre Nicolas Poussin, auraient été membres d’une société initiatique (appelée l’Angélique). Après l’Atlantide, c’est avec le nord et la notion de « centre suprême » hyperboréen, thème fondamental – car synonyme de « Tradition primordiale » — chez René Guénon, que l’Égypte se trouve en relation. La terre du Nil serait alors, comme plus tard la Grèce avec Delphes pour milieu, le rappel d’un supposé Centre où, originellement, le Principe (c’est-à-dire le divin comme force organisatrice) se serait manifesté. Sphinx de GuizehÀ propos du nord, rappelons simplement que le Nil coule en direction du septentrion et que le sphinx et les pyramides sont exactement placés à l’endroit où le fleuve s’épanouit en delta, formant ainsi le lotus, symbole de l’Égypte du nord. Nous ne quittons pas la géographie sacrée ou symbolique. S’inspirant de ces multiples matériaux, le cinéma aurait tout loisir de montrer que Gizeh et l’Égypte seraient une « monumentale »(24) mise en mémoire de ce qui fut au commencement d’un cycle. Rôle qui expliquerait en grande partie la fascination qu’exercent les vestiges de cette civilisation. Les Pyramides et le Sphinx se révélant progressivement le relais d’un secret plus prodigieux encore que ce que les sables de Giseh peuvent occulter.
N’est-ce point l’explorateur de l’Arctique, Robert-​Auguste Peary qui, le 6 avril 1909, parvenu au Pôle Nord marqua le lieu en dressant une pyramide de glace ? Rappelons aussi, et nous passons dans l’Antarctique, le Sphinx des glaces, titre d’un récit de Jules Verne (reprenant la nouvelle d’Edgar Poe, Les Aventures de Gordon Pym).

Une autre Rome que celle des péplums

Retrouvons la terre la terre italique avec une vision plus fantastique, dès lors que s’appuyant sur les mythes et les symboles, que ce que le cinéma italien ou celui d’Hollywood nous produisirent pendant plus d’un demi-​siècle. Pour aller à l’essentiel disons que le thème de la fondation de Rome et le légendaire du Latium seraient susceptibles d’offrir un regard très différent de ce qui nous a été proposé jusqu’ici. Commençons par le Latium.

Le nom a été mis en rapport avec la notion de latence. Ce territoire serait donc destiné à une « latence » qui concerne (ce que représente) le dieu Saturne-​Chronos. Jadis roi de l’Âge d’Or, Saturne fut, à la fin de cet âge, dans l’obligation de se réfugier dans le Latium où il devra attendre la fin du cycle pour retrouver jeunesse et royauté. Il est l’hôte de Janus, le « dieu premier », selon la dénomination qu’en donne Georges Dumézil, autrement dit le Principe qui gouverne toute chose et, en particulier, l’année ; ce qui explique le rôle de gardien des deux portes solsticiales, à l’entrée de l’hiver et de l’été(25). Janus, on le sait, sera remplacé par les deux saints Jean dans le christianisme. René Guénon nous dit que Janus représente le pouvoir temporel et l’autorité spirituelle. De plus il tient les clefs (en tant que maître des portes de l’année), ce qui fait de lui l’initiateur par excellence. La latence à laquelle convie le Latium concerne l’attente du rajeunissement du vieux Saturne entraînant la rénovation du monde ; attente que l’on occupe par l’initiation (les clefs) dont Janus est le maître.

Signalons un fait qui aide à mieux comprendre la symbolique dont on vient de parler. Tout le monde connaît la forme si particulière de l’Italie : une jambe, même si l’on a pris l’habitude de dire la « botte italienne » (il s’agirait alors d’une botte comme en portaient au XVIIe siècle les mousquetaires). Rome se situe exactement à l’emplacement du genou et l’on pourrait dire que cette cité en constitue la rotule. Dans le rapport établi par les anciens entre les principales parties du corps humain et les douze signes du zodiaque, le Capricorne, gouverné par Saturne, régit les genoux. Déchu de l’Âge d’Or, Saturne-​Chronos choisit un territoire où s’érigera la cité vouée à obtenir la maîtrise de la Méditerranée. Avec l’empereur Constantin, la cité deviendra le centre (le Delphes) du monde Chrétien(26).

On connaît le mythe de la fondation de Rome par les jumeaux. L’image d’un être double à l’origine du monde ou, pour le moins, d’un monde, c’est-à-dire d’une civilisation, intervient dans diverses mythologies. Cet être se nomme Yima (« Jumeau ») chez les Iraniens anciens, Tuisto (« deux ») chez les Germains(27), Castor et Pollux dans la tradition grecque. La différence d’avec les Gémeaux, fils de Zeus, réside en ce que Remus et Romulus ne représentent pas l’union fraternelle du corps et de l’esprit, mais son contraire, l’antagonisme qui ne cessera de s’affirmer durant le cycle obscur. L’être possédé par l’Hybris, Remus, refuse de respecter le sacré en rompant la limite délimitant la Roma quadrata. Ainsi, il incarne l’individu titanique dénoncé par Hésiode et qui annonce l’homme moderne désormais totalement étranger à un univers en résonance avec les symboles.

Annonçant le destin de Rome, le Latium est aussi le lieu où, avec Énée, débarquent les survivants de Troie. Les historiens s’accordent à reconnaître que le règne d’Auguste marque un moment particulier de Rome. Sous son règne, Virgile, en composant l’Énéide, enracine Rome dans la signification ésotérique de Troie dont les murailles se dressaient à l’entrée des Dardanelles. Ce qui nous ramène à Dardanus et, avec lui, à Ganymède, l’échanson qui verse l’ambroisie — autrement dit l’immortalité – aux dieux de l’Olympe. Ajoutons que Ganymède est, astrologiquement, le Verseau, signe qui doit succéder – et, depuis l’an 2000, aurait déjà succédé — à celui des Poissons. Nous serions donc désormais dans l’ère du Verseau, personnage qui, sur un plan géographique, se situe à la rencontre de l’ensemble Méditerranée-​Egée et de la Mer Noire. Rappelons au passage le rapport que certains mythologues établirent entre le symbolisme du Verseau et le Graal. Dans le récit arthurien, le roi Méhaigné est appelé le « roi pêcheur » et, à l’image de saint Pierre, apparaît directement allusif à l’ère des Poissons, tandis que le Graal, en tant que coupe, est évocateur du Verseau. Ainsi s’établit une jonction entre le monde grec et la tradition chrétienne. Le légendaire du Graal (avec les personnages de Joseph d’Arimathie, Marie de Magdala et Lazare) rapproche les rivages du Nouveau Testament de ceux de Provence.

Castel del MonteLe thème du Graal en rejoint un autre, celui des ordres de chevalerie et leur rôle en Méditerranée. On songe évidemment aux Hospitaliers d’abord installés à Rhodes puis à Malte. On songe aussi aux Templiers et aux relations qu’ils entretinrent dans le domaine de l’ésotérisme avec certaines confréries initiatiques du Proche-​Orient. Le fameux château octogonal(28) construit dans le talon de la botte italienne, à Castel del Monte, sur les instructions de Frédéric II de Hohenstaufen, a peut-​être joué un rôle important dans ces rencontres méditerranéennes entre des « initiés » représentants les trois religions du Livre.

Par « initiés » nous entendons des êtres de connaissance qui, dépassant dogmatisme et sectarismes (rimant avec fanatisme) religieux, se sont efforcés de dégager de chacune de leur appartenance confessionnelle, un ésotérisme rejoignant les composantes essentielles de l’ancien monde païen. Frédéric II est aussi une figure essentielle qu’il faut d’autant moins oublier que, nous l’avons dit, le légendaire des « rois dormants »(29) le fait siéger, en attente de la fin du cycle, dans les profondeurs de l’Etna.

P.G.S.


1 Ainsi que nous le rappelle Commelin, parce que l’une des îles Eoliennes, Volcano, était aussi sa résidence.
2 Le cinéaste Terry Gillian ne s’y est pas trompé en montrant, avec l’humour caractérisant cet ancien Monty Python, dans ses Aventures du baron de Munchausen (1987), les ateliers du divin forgeron produisant simultanément une baliste pour la guerre de Troie et un missile téléguidé.
3 Particulièrement dans le domaine des navires (on la voit participer à l’élaboration de la nef Argo). Il advient aussi, comme on le montre une peinture de vase, qu’elle porte l’image d’une roue (de charrette ou de char) sur son bouclier.
4 Invention reprise dans un album du plus célèbre dessinateur de B. D. (de « romans graphiques » dit désormais l’Académie) inspiré par l’Antiquité, Jacques Martin, père d’Alix le gaulois ; cf. l’album L’Île Maudite.
5 Avant lui, un travail dans cette direction fut entrepris par le roumain Vasile Lovinescu qui, sous le pseudonyme de Géticus, a laissé un ouvrage (incontournable) consacré à l’ésotérisme de la Roumanie intitulé La Dacie Hyperboréenne, Editions Pardès (Paris, 1982).
6 Selon le titre d’un ouvrage de Guy René Doumeyrou, Editions 10/​18 (Paris, 1975). Sidérale, car en rapport avec les constellations. Ainsi, à la lecture des travaux de Jean Richer, nous découvrons que les douze principales cités de la Grèce continentale reflétaient le zodiaque. On pourrait aussi prendre pour exemple le site arménien de Karahundj qui remonterait au troisième millénaire avant notre ère et dont les mégalithes sont en rapport avec les étoiles les plus brillantes (par exemple Sirius) et les constellations, comme le montrent les recherches de madame Alma Parsamian (astrophysicienne à l’observatoire de Byurakan) et de monsieur Paris Herouni (directeur du premier radiotélescope optique). Cf. article dans la revue Les Archives du Savoir perdu, n° 12, Mars-​Avril 2007. Ce site mégalithique est un peu en dessous du 40ème parallèle dont nous parlons dans ce paragraphe.
7 Inutile de rappeler que Rome a lointainement des origines troyennes avec Enée. Rome, mais aussi la monarchie française puisque, selon la légende, les Francs seraient issus d’un certain Francus, compagnon d’Enée.
8 Le mont Ararat est en-​dessous du 40ème, à environ 35 kilomètres. Le méridien passe entre Erivan et le mont.
9 Tout un légendaire est associé à cette cité dans le Shah Nameh (Livre des Rois), l’épopée mythique iranienne. Un légendaire indissociable de la notion de fin de cycle qu’accompagne une mécanisation forcenée de la civilisation.
10 L’ouest de la Grande Muraille se termine exactement sur ce parallèle.
11 Rappelons en effet que c’est à Philadelphie que fut proclamée la déclaration d’indépendance en 1776. Le nom de Philadelphia fut celui d’une cité de Lycie, en Asie Mineure, fondée par Attale Philadelphe, frère d’Eumène, roi de Pergame.
12 C’est-à-dire « Héraclès solitaire ».
13 Crau, nom dérivant du grec kraonaon pedion , plaine pierreuse, comme la nomme Marcel Brasseur dans Provence, terre de mythes et de légendes, Editions Terre de Brume ( Paris, 1998), p. 21.
14 Il y a à Malte de véritables mystères archéologiques. Ainsi dans le temple mégalithique de Hal Saflieni des crânes aux proportions anormales ont été retrouvés. On ignore si ces crânes furent déformés volontairement pour des raisons magiques et religieuses ou s’il s’agit d’une particularité propre à une ethnie inconnue. Leur aspect, en pain de sucre, est réellement fantastique et semble appartenir à des créatures de récits de Science-​Fiction.
15 Soit 1500 ans d’histoire. Comparativement, une même durée temporelle nous sépare de Clovis et de la formation du royaume franc.
16 Dans, par exemple, L’Art et l’Homme, tome I, Edition Larousse (Paris, 1957), p. 187 et suivantes.
17 Pour reprendre ici le titre d’un ouvrage de Henry Harrel Courtès consacré à la civilisation crétoise ; Éditions Plon (Paris, 1967).
18 Ce disque est un objet pour le moins étonnant. En effet, outre le fait que l’inscription qu’il porte n’a toujours pas été déchiffrée, les signes qui le couvrent font qu’il constitue « le premier document de type mécanique au monde » car « Il a été réalisé en utilisant un tampon ou un poinçon portant le signe à reproduire en relief et en l’imprimant sur de l’argile humide » nous dit John Chadwick, professeur émérite à Cambridge, dans La Naissance de l’Ecriture, Editions du Seuil (Paris, 1997). Ce procédé est donc le grand ancêtre de la machine à écrire.
19 Un exemple parmi bien d’autres, la lame du poignard de Toutankhamon fut forgée en Crète.
20 Il suffit également de voir quel succès remportent les romans de Christian Jacq. Théophile Gautier – mais aussi Edgar Poe (dans Conversation avec une momie) – inaugurèrent un genre. Depuis le XVIIIème siècle, l’ « égyptomanie » s’inscrivait dans les préoccupations des intellectuels et l’expédition de Bonaparte ne fit que confirmer l’intérêt porté à la terre des pharaons.
21 Ajoutons que, selon certains chercheurs, les trois grandes pyramides reproduiraient le positionnement du trio d’étoiles formant le baudrier d’Orion.
22 Cf., infra dans notre texte, le passage concernant l’Atlantide. Rappelons que, dans son Critias, Platon affirme que ce continent portant une civilisation ennemie de la Grèce fut, aux dires des prêtres égyptiens, engloutie vers le neuvième millénaire avant l’époque où vivait notre philosophe.
23 Même si, visiblement, certains services américains sont venus à la recherche de « quelque chose » d’éventuellement caché à Gizeh. Pour preuve le fait que le professeur Luis Alvarez (1911–1988), prix Nobel de physique après avoir travaillé au Manhattan Project en 1945 (les armes nucléaires), s’est installé de 1965 à 1968 à Gizeh pour effectuer des expériences sur la pénétration des rayons cosmiques ; ce qui aurait permis de déceler l’existence de cavités sous la roche ou plutôt, en l’occurrence, sous la pyramide de Khephren. Les travaux furent exécutés avec la collaboration de l’université d’Aïn es Shams du Caire. Les résultats de ces recherches (qui durèrent des années !) ne furent jamais rendus public. Cf. le n° 4 hors série de la revue Top Secret intitulé Chroniques des secrets de Giza, par Antoine Gigal. S’il s’agit d’une ou plusieurs chambres secrètes – il est même question d’une cité entière ! — situées sous l’édifice de Khephren, alors on se dit que ce que Gérard de Nerval rapporte dans son Journal de voyage en Orient n’était pas une invention de sa part mais provenait de tout un légendaire colporté par ceux qui lui servirent de guide. Il en serait de même pour le Sphinx qui reposerait en fait sur des cavités. C’est du moins ce qu’il ressort des recherches entreprises par les Américains John Anthony West, le docteur Robert Schoch, professeur de géologie à l’Université de Boston, ainsi que le docteur Thomas Dobecki, géophysicien et sismologue à Houston. Un documentaire produit conjointement par NBC et la BBB intitulé Les mystères du Sphinx fut diffusé le 10 novembre 1993. Il s’ensuivit une violente polémique menée par des égyptologues (dont le docteur Hawass du Caire) refusant d’admettre, même comme simple hypothèse de travail, le fait qu’un temple souterrain existerait et que le Sphinx serait beaucoup plus ancien…comme les pyramides. Cf. la revue Top Secret, op. cit., p. 42–43.
24 « Monument », rappelons-​le, dérive de monere, « avertir ».
25 Sur toutes ces données voir l’excellent article que Paul Catsaras consacre à Janus dans la présente rubrique de Nice Provence info.
26 Comme l’occasion m’a été donnée de le préciser dans plusieurs études et conférences, le fait que Jésus dise à Pierre : « tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église » rapproche le lieu principal de la Chrétienté, Saint-​Pierre de Rome, de celui où, à Delphes, demeurait l’Omphalos. Pierre est donc in medio mundi selon la Chrétienté. D’autant plus que cet apôtre est associé au filet du pêcheur : « je te ferai pêcheur d’hommes » lui dit Jésus. Or, on sait que l’omphalos de Delphes était recouvert d’un filet de pêcheur, l’agrenon. Cf. notre article sur les notions de Centre, d’appartenance et de forme, dans Nice Provence info.
27 Tacite, De Germania, chapitre II
28 L’octogone est le symbole traditionnel du passage de la terre (symbolisée par un carré) au ciel (figuré par un cercle).
29 Comme, avant lui, Roderik d’Espagne, Charlemagne, le mythique Arthur et Frédéric premier, dit Barberousse.

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