Denis Garnier : « Il faut stabiliser au plus vite la population mondiale »

Nous reprenons ci-​dessous l’interview de Denis Garnier, président de l’association Démographie Responsable, parue ce jour sur Breizh Info.

La population mondiale est estimée à 7,3 milliards d’habitants en 2015. Il y a simplement 300 ans, elle était de 679 millions, signe d’une croissance exponentielle qui pourrait constituer une menace écologique pour la planète, mais également pour les différentes civilisations peuplant le monde à l’heure actuelle.
L’Afrique par exemple, possédait 200 millions d’habitants en 1950, en possède plus d’un milliard depuis 2010 et pourrait arriver à 2 milliards en 2050.

Pour faire le point sur la démographie mondiale, sans doute un des enjeux majeur des siècles à venir, nous avons rencontré et interrogé Denis Garnier, président de l’association Démographie Responsable qui milite notamment afin de « faire prendre conscience à nos concitoyens, et par-​delà au public francophone, de la nécessaire prise en compte du « facteur population » dans toute réflexion écologique et décroissante. »

Breizh-info.com : Pouvez-​vous présenter votre association, Démographie Responsable.

Denis Garnier : Pour des raisons évidentes d’efficacité maximale, l’association se place au-​dessus des clivages politiques traditionnels.

Notre existence tient aussi au fait que les « élites » de notre pays sont parmi les plus natalistes au monde, en attestent les cocoricos récurrents et quasi unanimes que l’on entend à chaque publication de notre taux de fécondité par l’INSEE et qui nous place ex-​aequo avec l’Irlande en tête des pays européens. Enfin, avec un certain nombre d’intellectuels et de scientifiques anglo-​saxons (Dennis Meadows, Jared Diamond, Paul Ehrlich), nous pensons que si l’humanité continue à proliférer et à saccager son berceau, elle est paradoxalement vouée à l’effondrement, et ce dans la douleur.

Cependant, bien que la situation soit d’ores et déjà fort critique, nous estimons qu’il est encore possible de redresser la barre.

Breizh-info.com : Sommes-​nous trop nombreux aujourd’hui sur terre ? Comment remédier à la surpopulation mondiale ?

Denis Garnier : Les calculs de l’empreinte écologique*, effectués par l’organisation anglo-​saxonne Global Footprint Network (Réseau Empreinte Globale), conduisent à une empreinte moyenne par habitant de 2,7 hectares (empreinte globale divisée par le nombre d’humains). Or la planète ne peut fournir de façon renouvelable (biocapacité individuelle) que 1,8 hectares, le reste étant prélevé sur le capital de la Terre. Dès lors, si l’on fait le ratio (1,8 sur 2,7), on se rend compte qu’avec le style de vie et donc le mode de consommation d’un humain moyen, la planète ne peut accueillir aujourd’hui durablement que les deux-​tiers d’entre nous. Comme nous sommes 7,2 milliards, cela donne donc seulement 4,8 milliards, chiffre à méditer…

Evidemment, on peut aussi réduire drastiquement la consommation des pays occidentaux qui sont ceux qui pèsent le plus, et il faut évidemment essayer d’aller dans cette direction. Mais combien sont-​ils ces « nantis » que d’aucun fustigent ? S’ils sont un milliard, c’est bien le grand maximum…

Et donc les 6 milliards d’autres, qui n’aspirent qu’à consommer autant, auront vite fait d’utiliser les ressources laissées disponibles et le problème n’aura été réglé en rien. Ce d’autant plus que la situation est appelée à empirer puisque les projections de population sont de 9,6 milliards pour 2050 et de 10,9 milliards pour 2100 ! Nous sommes (et le serons encore plus) clairement trop nombreux et il faut donc stabiliser au plus vite la population mondiale (par des moyens non coercitifs évidemment) et la faire ensuite décroître en douceur. En effet, il ne faut pas faire la même erreur en sens inverse. La population a explosé, mais elle ne doit surtout pas imploser, ne serait-​ce que pour disposer de suffisamment de personnel compétent pour assurer la maintenance de toutes les infrastructures dangereuses que nous avons mises en place.

*Surface nécessaire pour produire les ressources qu’un individu consomme et pour absorber les déchets qu’il génère.

Breizh-info.com :  Certains scientifiques et économistes avancent qu’il est possible de nourrir toute l’humanité actuellement, y compris avec une démographie exponentielle

Denis Garnier : Signalons tout d’abord que selon le dernier rapport de la FAO, 800 millions de personnes souffrent encore de la faim. Ceci étant, ces augustes personnes se basent sur des études ou des expériences que l’on peut qualifier de « hors-​sol »… même si elles sont pratiquées dans des champs.

En effet, à partir d’expériences limitées, et où l’on se donne tous les moyens pour réussir, on ne peut extrapoler à la planète toute entière. Il faut en effet tenir compte des crises (guerres, instabilité politique et sociale) dans les pays où sévit la faim, et qui comme on le voit aujourd’hui ont tendance à s’intensifier avec les problèmes ethniques et religieux. De plus, si le réchauffement climatique s’avère une réalité, de nombreuses terres deviendront stériles, sans parler de celles qui seront recouvertes par les eaux et qui parfois sont les plus productives (cas du Bangladesh). Ne parlons même pas de l’intense phénomène de l’urbanisation qui souvent mange les meilleures terres agricoles. Enfin, la compétence du paysan lambda mettra du temps à arriver au niveau de celle des agronomes…

Pour ce qui concerne l’alimentation, comme dans de nombreux autres domaines, c’est le principe de précaution qui devrait prévaloir. De plus, quel intérêt avons-​nous à être toujours plus nombreux et à vivre en permanence à flux tendu ? J’ajoute enfin qu’il serait temps pour l’humanité de réaliser que les autres espèces vivantes, du moins celles que nous n’avons pas encore éliminées, ont elles-​aussi le droit de subsister et que pour cela nous devons leur laisser de la place…

Breizh-info.com :  Y a t-​il un continent dont la démographie vous inquiète particulièrement ? Les autorités mondiales en mesurent-​elles les conséquences ?

Denis Garnier : Il y a en fait deux continents qui posent réellement problème : l’Asie et l’Afrique. Avec 4,3 milliards d’humains, il est unanimement reconnu que le premier est déjà surpeuplé. Or, il va encore « gagner » plusieurs centaines de millions d’habitants… Quant au second, il ne va pas tarder à l’être puisque sa population va carrément passer de 1,2 à 4,2 milliards d’habitants d’ici à 2100. Il contiendra d’ailleurs alors à lui seul autant de personnes que ce comptait la planète dans son ensemble… il y a à peine 40 ans ! Pour l’Asie, si les taux de fécondité ont déjà beaucoup chuté, il faut continuer à agir dans certains pays, en particulier au Pakistan, aux Philippines, en Inde et au Bangladesh. Cependant, c’est aussi l’âge des populations, et donc le nombre élevé de géniteurs potentiels, qui contribue encore à l’augmentation.

Par contre, pour l’Afrique, les taux de fécondité sont toujours excessivement élevés avec une moyenne de 5 à 6 enfants par femme en Afrique subsaharienne (hors Afrique australe) et en particulier des pointes supérieures à 7 au Niger et au Tchad. Nombre de ces pays sont d’ailleurs francophones (le deux cités plus RDC, Mali, Burkina, Bénin, Togo, Madagascar,…) et il peut paraître étrange que notre pays ne se préoccupe que si peu de la question. Outre la propension nataliste citée plus haut, il semblerait que nos dirigeants estiment qu’il vaut mieux ne pas froisser nos partenaires économiques et culturels… Or il se trouve que ceux-​ci sont assez souvent prêts à agir comme le montrent certaines de leurs déclarations. On arrive alors au paradoxe suivant : ce sont souvent des ONG américaines qui y promeuvent la contraception.

Quant aux « autorités mondiales », elles sont au courant de la situation, mais sont assez divisées. Le lobby nataliste est en effet très puissant et la volonté consensuelle conduit à ne pas faire de vague. Il faut néanmoins signaler l’existence de l’UNFPA (Fonds des Nations Unies pour la Population) qui est une des nombreuses agences onusiennes et qui accomplit un travail efficace en faveur des droits des femmes et de la Planification Familiale. C’est grâce à cette organisme que nous savons aujourd’hui que 222 millions de femmes des pays en voie de développement sont en demande insatisfaite de contraception, que cela conduit à 80 millions de grossesses non désirées et, compte tenu des avortements, à 40 millions de naissances non désirées, chiffre à rapprocher des 80 millions d’êtres humains supplémentaires que la planète se doit d’accueillir tous les ans. On voit par-​là que la « simple » réponse à cette demande des femmes résoudrait la moitié de la question.

Breizh-info.com :  Que pensez-​vous du livre d’Alan Weisman, « Compte à rebours ‚Jusqu’où pourrons-​nous être trop nombreux sur Terre ? »

Denis Garnier : Il s’agit d’un excellent ouvrage et je crois me souvenir que vous en avez fait un compte rendu détaillé et avez ensuite interviewé son auteur. L’approche d’Alan Weisman est très intéressante, puisqu’elle se fonde sur ses propres observations de voyage et ses rencontres avec différents acteurs de terrain. Quelques pays cités et analysés (Inde, Nigeria, Pakistan) comptent parmi ceux qui seront les plus surpeuplés en 2050. Qu’on en juge, si nous avions alors en France la même densité de population que ceux-​ci, nous aurions respectivement 278, 266 ou 252 millions d’habitants ! Extrapolation tout-​à-​fait justifiée puisque ces pays sont plus grands que le nôtre. Comment pourrait-​on imaginer vivre en harmonie avec l’équivalent de 200 millions d’habitants supplémentaires ? Serait-​ce même possible en terme d’approvisionnement énergétique ou alimentaire ?

Dommage que le cas de l’Egypte ne soit pas suffisamment analysé, car les habitants de ce pays, au nombre de 85 millions en 2013, vivent sur seulement 5,5% de leur territoire, le reste étant constitué de déserts. La « densité de vie » actuelle est ainsi supérieure à 1.500 hab/​km²… En 2050 l’Egypte comptera même 126 millions d’habitants et une densité de vie à peine inférieure à 2.300 hab/​km². Il faut savoir que ce pays est sous perfusion internationale et que la crise malthusienne qui y sévit le contraint à un régime autoritaire, qu’il soit militaire ou islamiste. Puisse le reste du continent ne pas suivre son exemple.

Breizh-info.com : L’Europe – qui vit un déclin démographie – est-​elle voué à disparaitre en tant que civilisation ?

Denis Garnier : Ce « déclin démographique » n’est que relatif. En fait la population européenne est essentiellement stable et ce sont les autres continents qui progressent en nombre. Mais il est cependant clair que cette stabilité est en partie due à l’immigration. Malgré tout, il faut aussi reconnaître que certains pays européens ont des densités de population (en hab/​km²) assez fortes : Pays-​Bas (400), Belgique (360), Royaume-​Uni (260), Allemagne (230), à comparer avec celle de la France (115) …

Si l’Europe ne veut pas « disparaître en tant que civilisation » elle a plus intérêt à participer à un effort mondial massif pour faire décroître les taux de fécondité des pays en voie de développement que de s’investir dans une hypothétique et fort coûteuse relance de sa propre natalité. En effet, subventionner la naissance et l’éducation d’un enfant européen coûte autant que d’éviter la naissance de mille enfants au Sud via la planification familiale et l’éducation des filles.

De toute façon, cet éventuel combat-​là serait perdu d’avance : que pèseraient, dans la balance internationale, quelques dizaines de millions d’Européens supplémentaires obtenus au forceps, face aux plusieurs milliards de nouveaux venus sur le reste de la planète ?

Notre image à la une : Haïti, Bidonville de Port-​au-​Prince [source : www.demographie-responsable.org]

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2 commentaires

  1. Enfin un article sur LE sujet écologique majeur et pourtant passé sous silence par la plupart de nos « élites »… Bravo pour ce partage !

  2. Enfin quelqu’un qui a le courage d’aborder la question centrale de l’écologie : Notre nombre sur la planète. Bravo !