L’abeille, un symbole vibrant

« À partir du moment où les abeilles disparaîtront, les jours de l’homme seront comptés ! ».
Cette célèbre phrase associée, à tort, à Albert Einstein, évoque l’abeille comme une sentinelle incontournable de l’environnement. Les abeilles et leurs reines qui symbolisent une société organisée de façon harmonieuse subissent, elles-​aussi, les affres de cette fin de cycle. Ainsi, depuis quelques décennies, surgissent des maladies et des parasites jusque-​là inconnus : empoisonnement massif par les pesticides, invasion d’un acarien indonésien destructeur du couvain des abeilles, le fameux Varroa et, depuis peu, le syndrome de la colonie effondrée apparu aux Etats-​Unis : les abeilles désertent littéralement la ruche, abandonnant ainsi la reine à son funeste destin. La véritable cause de cette catastrophe demeure, à ce jour, encore inconnue.

DE L’ÉGYPTE À LA GRÈCE

Indéniablement, l’abeille bénéficie d’un capital de sympathie chez la majorité des personnes ; on décèle une sorte d’attrait irrationnel pour ces petites ouvrières de ruche et nous allons découvrir que cette attirance remonte à très longtemps. Depuis la plus haute antiquité, l’abeille et le fruit de son travail, le miel, sont souvent associées à un monde reflétant la perfection : celui des Dieux !

L’Égypte des pharaons, relate l’existence des abeilles perçues comme divines dès l’époque des premières dynasties, vers moins 3150 avant J.C. On dit d’elles, qu’elles sont les larmes du dieu du soleil, Râ, tombé sur terre. Mais des textes des pyramides évoquent une existence bien plus ancienne, les abeilles sont associées à Osiris, le Khentamentyu , que l’on peut traduire par « Chef des Occidentaux », lui et ses suivants, les Shemsu Hor (« compagnons d’Horus »), empruntèrent, après le grand déluge(1), la route de l’ouest, précédés par une nuée d’abeilles, pour s’établir sur les bords du Nil. Le Dr Hugh Nibley(2) a retrouvé de nombreux textes relatant ce « Chemin des abeilles brillantes » qui guidèrent les grands ancêtres égyptiens.

Abeille pharaonique
L’abeille sur le sceau de l’investiture pharaonique.

Les écrits anciens font énormément référence aux abeilles pour évoquer des divinités les plus importantes, par exemple, le premier dieu Khentamentyu d’Abydos avait le titre de Shms-​bi-​it , le « Suivant de l’abeille ». Le dieu Min, divinité de la fertilité et de la reproduction était le dieu des abeilles et ses prêtres se nommaient Aftiu « les abeilles ». Min était, par ailleurs, le gardien des abeilles de la migration de l’ouest. Le miel était réservé aux pharaons qui portaient l’ancien titre d’ Insibiya où intervenait le hiéroglyphe de l’abeille. Ce même symbole désigne aussi le royaume sacré de l’énigmatique peuple Bitiw, littéralement « les abeilles », antérieur à l’Egypte historique et dont Osiris, le Bity , en garde le secret (vous noterez au passage la répétition de la racine égyptienne Bi qui est proche de l’anglais bee et de l’allemand Biene et qui signifient abeille). Pour certains passionnés de mystères antiques, la mythologie égyptienne de l’abeille semble nous amener sur les rives lointaines de l’Atlantide qu’évoque Platon dans son Timée.

Délaissons les abords du Nil pour nous diriger vers la Grèce dont la mythologie comporte, elle-​aussi, de nombreuses références à nos chères avettes.

Enfant, Zeus vivra caché dans la grotte Ida nourrit de miel par la nymphe Melissa – la bien-​nommée ! – et il en gardera, plus tard, le nom de Melissaios « l’homme-abeille ». Sa fille, la déesse chasseresse Artémis, sœur d’Apollon l’Hyperboréen, est servie par des prêtresses vierges appelées Melissai « les abeilles ». De même, la redoutable Pythie d’Apollon, consultée pour ses oracles, était dénommé l’« Abeille de Delphes », car elle utilisait ces animaux pour interroger les Dieux. La melissa – l’abeille en grec – était considéré comme une messagère des Olympiens auprès des hommes.

Abordons maintenant le mythe d’Aristée, fils d’Apollon et de la belle nymphe Cyrène. Ce personnage était associé au pastoralisme et à l’agriculture. Les nymphes lui apprirent à cailler le lait, à cultiver les oliviers et à élever les abeilles. Lors d’une mésaventure qui tourna à son désavantage, il dût sacrifier quatre taureaux et autant de génisses en réparation de la mort de l’épouse d’Orphée. De leurs corps en décomposition émergèrent des abeilles qui iront reconstituer ses ruches ; allusion évidente à la force vitale des bovins, symboles de la terre féconde et de la renaissance printanière associée à l’astre solaire. Dans la biologie des abeilles, la période dite de l’essaimage et pendant laquelle la vieille reine quitte la ruche pour laisser sa place à une autre, plus jeune, se déroule principalement de la fin avril à la fin du mois de mai sous le signe astrologique du Taureau. De même, la constellation Apis(3) – abeille en latin – se positionne exactement entre le signe du Taureau et celui du Bélier. A sa mort, les Dieux placèrent Aristée parmi les étoiles afin qu’il devienne ainsi la constellation du Verseau et double, en quelque sorte, le personnage de Ganymède. Constellation dont on dit qu’elle doit annoncer le retour de l’Âge d’Or.

Aristée
Cette gravure montre Aristée, fils d’Apollon et patron païen des apiculteurs, tenant une ruche. Les abeilles qui l’entourent sont allusives à une vibration. Comme son nom l’indique, Aristée incarne le principe aristocratique mais, attention, l’aristocratie dont il est ici question désigne la capacité spirituelle à « vibrer » pour ce qui appartient au domaine solaire : la mise en lumière de la vérité et de la beauté.


LES DRUIDES ET SAINT AMBROISE

Le symbolisme de l’abeille se retrouve dans de nombreuses traditions septentrionales et notamment sous la forme de l’hydromel, breuvage ancestral des Celtes et des Germains tiré du miel et dont la couleur s’apparente à la lumière solaire. C’est sans doute la plus vieille boisson alcoolisée existant au monde, antérieure même au vin. Cette boisson, disait-​on, donnait courage et sagesse à celui qui en consommait. Elle était liée aux actes rituels et sacrés des Druides. En langue galloise, le terme cwyraidd , dérivé de cwry (la cire), signifie parfait, accompli et le mot gaélique céir-​bheach , littéralement cire d’abeille, renvoie aussi à la perfection. Un vieux conte irlandais narre les aventures d’une déesse des Tuatha de Danaan (ce qui signifie « peuple » – féerique ! – « de la déesse Dana ») qui, pour se rendre parmi les humains, prend la forme d’une mouche d’or(4). Dans la mythologie germanique, l’hydromel est la boisson des dieux du Valhöll et les Valkyries accueillent les guerriers tombés au combat une corne d’hydromel à la main leur conférant ainsi l’immortalité. Une coutume de l’Europe du nord obligeait les jeunes mariés à boire de l’hydromel pendant les 30 jours suivant leur union, en signe de prospérité et de fécondité. Doit- on y voir l’origine de l’expression « lune de miel » ?

Le miel, précisément, aliment reconstituant et conservateur naturel, symbole de douceur et de richesse est lié au don de l’éloquence. On attribue cette qualité aux poètes, aux conteurs et aux grands savants tels que Pindare, Platon et Pythagore. Virgile, poète romain et ami de l’empereur Auguste, prétend que l’abeille possède une parcelle de l’intelligence divine et que le miel est un don céleste de la rosée. Don réservé aux « initiés » auxquels il confère la connaissance, le savoir et la sagesse.

L’Occident chrétien a perpétué des croyances similaires. De par le miel et le venin de son dard, l’abeille est considéré comme l’emblème du Christ : d’un côté la douceur et sa miséricorde dont fait preuve le Sauveur et, de l’autre, l’exercice de sa rigueur en tant que juge céleste. Deux grandes figures du christianisme, saint Ambroise, évêque de Milan au IVème siècle et, par ailleurs, saint-​patron des apiculteurs ainsi que saint Jean Chrysostome, patriarche de Constantinople à la fin du même siècle, eurent tous deux, enfant, la visite d’abeilles qui se posèrent sur leurs bouches leur conférant la vertu de la parole divine. Encore récemment, la cire pure était la composante essentielle des cierges utilisés dans les églises, « La cire est le symbole de la chair virginale du Christ, la mèche celui de son âme et la flamme celui de sa Divinité »(5), nous dit un vieux précepte religieux .

Saint-Ambroise Haguenau
Saint Ambroise avec la ruche près de lui. Sculpture de l’église Saint-​Georges à Haguenau (Alsace). Le nom d’Ambroise vient de ambrosia, le breuvage d’immortalité qu’Aristée servait aux Olympiens.

En l’an 481 de notre ère, plus au nord, fut enterré un roi germain encore fidèle à la religion de ses ancêtres, Childéric, roi des Francs, fils de Mérovée et père de Clovis. Sa sépulture, découverte en 1653 à Tournai, contenait une grande quantité d’artefacts en or. Outre l’anneau sigillaire qui permit son identification, son corps était drapé d’un manteau constellé de 300 abeilles d’or et de grenat, une tête de taureau du même métal gisait sur son thorax et sa tête reposait sur une francisque (hache ne comportant qu’un seul tranchant, il faut toujours le péciser). Ces 300 abeilles semblent comme environner la dépouille du roi des Francs de la vibration, douce et profonde d’une ruche. De plus, évidemment à la vibration runique puisque 300 est le nombre cumulé des 24 runes(6), l’écriture (et le langage) des anciens Germains. Cette association abeille-​vibration-​runes fera vraisemblablement que les rois de France auront la volonté d’inscrire leur royaume dans un hexagone qui suggère une alvéole de la ruche. D’ailleurs, on peut voir dans l’une des deux sales mérovingiennes du Musée des Antiquités Nationales de Saint-Germains-en–Laye une garde d’épée mérovingienne(7) reproduisant une série d’alvéoles hexagonales, sorte de fragment de ruche, associées, au centre, à la rune du soleil, figurée deux fois pour former ce que l’on désigne comme étant le symbole du Pôle et, donc, de la centralité par excellence. On discerne trois aspects intéressants dans la tombe de Childéric : la hache sous la tête qui suggère un mental maîtrisé (autrement dit, la capacité à « trancher » mentalement tout dilemme incapacitant), la vibration divine des abeilles représentée sur le manteau du roi des Francs et la tête de taureau qui fait allusion à la force de ce monarque ainsi qu’a un territoire administré selon les principes ouraniens ; car dans toutes les anciennes civilisations cet animal renvoie à son image céleste marquant le cœur du printemps.

Abeille de Childeric
L’une des 300 abeilles d’or et de grenat du manteau de Childéric. Le père de Clovis semblait s’envelopper d’une ruche.


UN EFFARANT PROJET : L’HYBRIDATION DES ABEILLES

Treize siècles plus tard, la philosophie des « Lumières » et son culte de la raison détruira la maison royale de France. Intelligemment, Napoléon Bonaparte s’appropriera le symbole de l’abeille lors de son sacre(8), sans doute pour s’inscrire dans la continuité de l’Histoire de France mais aussi afin donner quelques lettres de noblesse à une république qui avait débuté dans le sang et le chaos. L’abeille deviendra donc un symbole de premier plan de l’empire au même titre que l’aigle de Zeus. Jadis messagère des dieux, l’abeille véhicule désormais dans l’esprit des héritiers de 1789, l’image d’un monde façonné par une mentalité cartésienne des plus rigoureuse(9) ; celle-​ci, s’appuyant sur la révolution industrielle naissante, préfigure les sociétés modernes dans lesquelles l’homme n’est qu’un outil de production comme un autre. On s’est singulièrement éloigné de l’authentique ruche vivant au rythme des saisons dont l’activité est comparable au bourdonnant d’un joyeux atelier. Désormais soumis aux impératifs du productivisme, l’abeille se doit d’être rentable au même titre que l’homme et la machine. De nos jours, scientifiques et ingénieurs, tous deux inquiétants rejetons d’un rationalisme froid, cherchent à optimiser les capacités de la colonie d’abeilles à grand renfort de sélection, d’hybridation et d’insémination artificielle des reines(10). La quête de la reine aux œufs d’or en quelque sorte.

Cependant, peu s’intéresse au bourdonnement, le véritable chant des abeilles. A l’oreille, un bon apiculteur connait en un instant l’état de santé de sa ruche car la vibration de l’essaim lui indique si sa colonie se porte bien, si elle est orpheline(11), ou si elle a été intoxiquée. Autre exemple, une abeille butineuse de retour à la ruche, indique une source de nourriture à ses congénères à l’aide de la « danse vibrante » grâce à la sonorité émise par ses ailes ; et cela dans la pénombre de la ruche. La vibration est vraisemblablement la clé pour une bonne compréhension du caractère divin des abeilles. À ce propos, songeons, une fois encore, au monolithe noir du film de Stanley Kubrick – 2001, l’Odyssée de l’Espace – dont la vibration, intense et mélodieuse à la foi, annonciatrice de changement d’ère à l’horloge cosmique, ressemble étrangement à celui d’un essaim d’abeilles(12). Et certains cinéphiles considèrent que ce monolithe est la manifestation du divin.
2001 L'Odyssée de l'espace
Alors, faudrait-​il percevoir le bourdonnement de l’abeille comme un relais du Verbe divin ? Les écrits de saint Jean l’évangéliste évoquent quelque chose d’assez similaire car « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu… » Il est aisé d’assimiler le « Verbe » à une sonorité ou à une vibration divine dont les abeilles seraient les messagères dans notre monde visible.

Blason de Cap d'Ail
Sur le blason de Cap d’Ail, trois abeilles gardent une tour évocatrice de centralité. Les abeilles sont d’or et, de la sorte, marquent leur appartenance au symbolisme solaire.

« Rien ne ressemble à une âme comme une abeille,
Elle va de fleur en fleur comme une âme d’étoile en étoile,
Et elle rapporte le miel comme l’âme rapporte la lumière. » (Victor Hugo).

Lothaire

Notre illustration en entête : Abeille tétradrachme d’argent, Ionie, Ephèse

(1) Antoine Gigal, revue Top Secret hors-​série n°6, Les portes de la cité secrète , 2009, p. 33. A ce sujet, voir aussi le dernier livre d’Anton Parks, La dernière marche des Dieux de l’Atlantide à Abydos , Éditions Pahana Books, Vincennes, 2013, p. 34 et 111.

(2) Historien et linguiste américain, décédé en 2005, qui fit de nombreuses recherches sur les Égyptiens et les premiers Chrétiens.

(3) Curieusement, le dieu égyptien à tête de taureau se nomme Apis.

(4) Ella Young, Récits de Mythologie celtique , Éditions Triades, Paris, 1962, p. 86.

(5) Chevalier, De l’usage de la cire dans les cérémonies religieuses , 1868.

(6) 1 + 2 + 3…jusqu’à 24 = 300, voir l’ouvrage de P-​G. Sansonetti, Les Runes et la Tradition Primordiale , Éditions Exèdre, Menton, 2008, p. 50.

(7) Ibid ., p. 114 à 116.

(8) Epée conservée au musée des antiquités nationales à Saint-​Germain- en-​Laye, seconde salle mérovingienne.

(9) Personnage éminemment prométhéen. Lors de son sacre en 1804, celui-​ci prendra des mains du pape la couronne qui lui était destinée et se la posera lui-​même sur la tête, niant ainsi toute forme d’autorité spirituelle.

(10) Au contraire de la Monarchie, la république jacobine cherchera toujours à dissoudre ses citoyens dans un unique moule, n’ayant souvent que du mépris pour les traditions et les langues régionales.

(11) La société Monsanto via sa filiale israélienne Beeologics s’intéresse à l’ ARN de l’abeille, un proche cousin de L’ADN qui commande aux protéines. Beeologics a mis au point une solution sucrée contenant des molécules d’ARN qui permet de lutter contre les virus transmis par Varroa aux abeilles. Hors, d’une part, on ne sait pas si cet ARN reste en permanence dans l’organisme de l’abeille et, à terme, le modifie et, d’autre part, s’il y a un risque de retrouver du sirop d’ARN dans notre miel. Quoiqu’il en soit, cela permet à Monsanto de faire d’une pierre deux coups en vendant son produit « miracle » et en redorant son blason terni par les OGM. Source : www combat-monsanto.org

(12) Ruche dont la reine est soit morte, soit dite bourdonneuse c’est à dire qu’elle ne pond plus que des œufs de mâles, appelés faux-​bourdons.

12- J. R. R. Tolkien reprendra ce concept de la symphonie musicale divine pour évoquer la création du monde dans le premier chapitre de son œuvre le Silmarillion .

Un commentaire

  1. Merci pour ce voyage historique dans ce domaine de mon inculture.