Empire or rouge

Le jus de tomates : un marché juteux

Nous avons assisté à la conférence, annoncée dans nos colonnes, de Jean-​Baptiste Malet sur le thème de son dernier livre : « L’empire de l’or rouge  », et organisée par la très active association vençoise VIE, Vence Initiative Environnement.

Le conférencier donne le ton dès les premiers mots : « Comprendre pour ne pas subir  ».
Le Cabanon Provence tomatesLe Provençal Jean-​Baptiste Malet est bouleversé par le rachat de l’usine de fabrication de concentré de tomates Le Cabanon par les Chinois. Comment a-​t-​on pu en arriver là ? se demande-​t-​il alors. C’est le démarrage d’une enquête de deux ans et demi qui le mènera aux quatre coins du globe, notamment en Italie, au Ghana, en Californie et bien entendu en Chine. Empire or rouge Jean-Baptiste MalletIl y rencontre tous les acteurs qui régissent ce business au niveau mondial car la tomate industrielle(1) est devenu un marché mondial qui pèse plus de 10 milliards. L’extension au niveau international a bénéficié de l’appui des mafias italiennes installées aux États-​Unis et qui ont investi en Italie, notamment dans les Pouilles. C’est un produit alimentaire non périssable que toute l’humanité consomme à présent car il ne souffre d’aucun interdit culturel ou religieux. En outre le business de tomates est licite contrairement à l’opium.

Formé au magazine marseillais dit satirique Le Ravi(2) , l’auteur de « Amazon, l’envers de l’écran : Enquête dans les entrepôts du commerce en ligne » voit sans difficultés les rouages qui font tourner ce commerce. C’est tout l’intérêt de son intervention. Tous les ingrédients de la sauce capitaliste mondiale ultra-​libérale sont à l’œuvre dans l’empire de l’or rouge.

Quelques grands acteurs dominent le secteur : chinois, italiens, californiens. La France a disparu depuis bien longtemps malgré les efforts de « l’aristo de la tomate », Louis-​Albert de Broglie, qui conserve les graines de plus de 650 espèces de tomates dans son château-​hôtel de la Bourdaisière. On ne joue pas dans les mêmes cours.

Les Chinois sont le 1er exportateur mondial de concentré de tomates. Ils investissent massivement en Afrique qu’ils considèrent comme leur territoire d’expansion. Les terres achetées sont « libérées » de leurs exploitants agricoles qui alimentent alors le quart-​monde africain et les flots d’émigrés vers l’Europe. Ils fabriquent en masse et sans réel contrôle sanitaire du jus de tomates qu’ils vendent alors aux Africains ou aux industriels occidentaux peu scrupuleux. 
De son passage au Ghana, Jean-​Baptiste Malet retient que les Chinois sont omniprésents. Ce pays est souvent présenté comme une réussite par la pensée libérale mondialiste dominante parce-qu’il s’y forme une classe moyenne qui « prend sa place dans le trafic  »(3). Mais les reportages convenus oublient de mentionner l’appauvrissement d’une partie importante de la population qui ne se nourrit plus des aliments qu’elle produisait. Comme partout la mondialisation enrichit les plus riches et fragilise les plus faibles.
Le conférencier relève aussi la collusion du business chinois avec l’armée chinoise puisque de nombreux conglomérats sont tenus par des généraux, comme c’est la cas avec l’or rouge de la tomate.

Les Italiens jouent également à fond le mécanisme délétère de la mondialisation. Initiateurs de ce marché, ils en tiennent encore bien les manettes. Ils jouent très habilement de l’empreinte italienne originelle sur tous les produits dérivés de la tomate industrielle. 
Les Italiens parviennent aussi à tenir des coûts de production bas en employant massivement une main d’œuvre clandestine : Albanais, émigrés africains.
Les Italiens savent aussi se protéger. Dorénavant les sauces tomate italiennes sont obligatoirement issues de tomates italiennes. Ce qui ne les empêchent pas de revendre les « barils bleus »(4) aux pays européens qui les revendent sous forme de sauces tomate à l’italienne !

Les Américains résistent à la tomate chinoise grâce au protectionnisme — le conférencier rappelle que les États-​Unis sont protectionnistes — et à l’automatisation à outrance de la chaîne de fabrication qui permet de tenir les coûts.Jean-Baptiste Mallet conférence Vence 5 octobre 2017

Les consommateurs sont les grand perdants de ce trafic mondial

L’opacité est savamment entretenue par tous les acteurs du marché. La grande distribution est le recéleur de toutes ces malversations opaques, voire mafieuses malgré des discours rassurants.

La course effrénée à la réduction des coûts se fait au détriment de la qualité alimentaire. La pire qualité, l’encre noire (« black ink  ») colorée en rouge, est envoyée en Afrique.

L’organisation de ce commerce « concentré » entre les mains de quelques groupes, parfois mafieux, lamine peu à peu les entités autonomes saines locales. C’est vrai pour Le Cabanon, mais pour bien d’autres aussi qui disparaissent. Les petits producteurs de tomates disparaissent aussi au profit de grandes fermes de production entre les mains de consortiums mondialisés. Bien entendu la production pour l’autoconsommation est emportée par cette vague concentrationnaire. Une bonne manière de contrôler les masses est de les rendre dépendantes de subventions quand ce n’est pas d’un petit salaire. C’est vrai partout. En Europe les populations autochtones survivent ainsi et parce-qu’elles sont sur place. En Afrique les paysans démunis s’entassent dans les bidons-​villes avant de tenter la traversée vers l’Europe qu’ils croient être un eldorado et qui se refermera bien vite sur eux comme un enfer dans d’autres bidons-villes.

Le conférencier avance que ce mode de fonctionnement globalisé qui profite à une minorité est le résultat d’une idéologie. La solution pour en sortir ne peut qu’être politique. Jean-​Baptiste Malet a bon espoir car il pense que les classes populaires ne sont pas dépolitisées, contrairement à ce que l’on croit de prime abord. Ce sont les élites politiques qui « dépolitisent » en recherchant l’émotion plutôt que la réflexion.

À l’instar du conférencier, la tomate peut nous mener loin et nous servir de révélateur des dysfonctionnements économiques et politiques de la planète.

Georges Gourdin

(1) Ne pas confondre la tomate industrielle, destinée à être élaborée de la tomate de bouche que l’on achète crue. La tomate industrielle se cultive en pleine terre et en plein air. Elle est récoltée « en saison » sur des périodes allant de 2 à 4 mois. Elle est très ferme et a une peau très ferme afin de pouvoir être transportée en vrac par bennes entières.
(2) Né à Toulon en 1987, Jean-​Baptiste Malet participe à Marseille au magazine Le Ravi qui présente l’actualité sous un angle dit satirique qui ne cache pas sa lutte déterminée contre « l’extrême droite  ». Un Canard enchaîné marseillais qui lutte pour sa survie malgré des subventions publiques.
(3) Expression reprise de la chanson de Francis Cabrel.
(4) Le « baril bleu » est le récipient de base du triple concentré de tomates (8 kg de tomates pour 1 kg de concentré). Ce format fut créé par Heinz et fait dorénavant référence dans le négoce mondial.

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Un commentaire

  1. Directeur de la SONITO

    Il existe une filière organisée de production de tomates destinée à la transformation en France regroupée au sein d’une interprofession qui aura 60 ans cette année.
    Je suis prêt à vous informer de ce qu’elle représente et des efforts déployés depuis plusieurs décennies par cette filière pour assurer une production de qualité, tracée et respectueuse de l’environnement et qui enfin pour les départements où elle est présente représente une vraie dynamique économique et sociale.