Pièces monnaie catalanes 1162

La Catalogne et l’Europe des Régions

Pierre LanceLe bras de fer auquel se livrent actuellement le gouvernement de Madrid et la Généralité de Catalogne (en catalan : Generalitat de Catalunya) concerne en fait l’avenir de toute l’Union européenne, car celle-​ci ne pourra établir la cohésion et la puissance qui lui sont nécessaires si toutes les régions ou provinces qui la constituent n’obtiennent pas une large autonomie. 
Certains essaient actuellement de faire peur aux Catalans en leur affirmant que s’ils se séparent de l’État espagnol, ils sortiront en même temps de l’UE. C’est un mensonge ou une sottise. Car si la Catalogne devenait demain un État indépendant, elle pourrait immédiatement adhérer en tant que tel à l’Union européenne. La question s’est d’ailleurs posée récemment pour l’Écosse, qui, à la suite du Brexit, envisage de se séparer du Royaume Uni pour adhérer elle-​même à l’UE.
De fait, les États trop centralisés comme la France ou l’Espagne ne sont plus du tout adaptés à l’ère moderne et leurs structures administratives trop lourdes entravent leur développement. L’avenir appartient aux États fédéraux comme la Suisse, l’Allemagne ou les USA, qui n’en sont pas moins fortement unis. Les conservateurs qui craignent que l’autonomie des régions fasse éclater les nations traditionnelles sont dans l’erreur, comme le démontrent les Länder allemands, qui n’ont affaibli en rien l’unité allemande, bien que chacun dispose de son propre gouvernement et de son propre parlement. Et en ce qui concerne la Catalogne, sa longue histoire autonome la rend particulièrement exemplaire de la nécessité d’établir de nouveaux rapports entre les États centralisés et les provinces qui les constituent.

Territoires langue catalane
Territoires de langue catalane

Rappelons les principales étapes de son histoire : La Principauté de Catalogne fut créée en 1162 par l’union de tous les comtés catalans dont le souverain est alors Alphonse 1er de Catalogne-​Aragon. Ce n’est pas un royaume, mais une union de comtés indépendants. Sa configuration finale s’est achevée en 1491. Sa langue est le catalan. Sa capitale est Barcelone, les autres villes importantes étant Perpignan, Gérone, Lleida, Manresa, Vic, Tarragona et Tortosa. Le souverain de l’ensemble de ces comtés unis avait la dignité de Comte de Barcelone. À la fin de la Guerre de succession d’Espagne, en 1716, le Décret de Nova Planta du Roi Philippe de France marqua le début de la monarchie absolue et abolit le Parlement catalan. Les Bourbon lui ôtèrent ses prérogatives en 1714 après une guerre sanglante qui finit avec la capitulation de Barcelone à la suite d’un très long siège. 
Le XIXe siècle est la période de la renaissance (renaixença) de la Catalogne. Annexée à l’Empire français par Napoléon 1er de 1812 à 1814, elle est divisée en quatre départements. La Catalogne entre ensuite dans l’ère industrielle avec beaucoup plus de dynamisme que la plupart des autres régions espagnoles. Le 25 mars 1892, une assemblée de 240 délégués de l’Unió Catalanista se réunit à Manresa et rédige un document appelé Bases par la constitución regional catalana, mieux connu sous le nom de « Bases de Manresa», qui dresse les fondements d’une Catalogne autonome. En 1931, avec la chute du roi Alphonse XIII et une heure avant la proclamation de la République à Madrid est proclamée la République catalane confédérée à l’Espagne, à la suite de la victoire électorale des partis catalanistes. Celle-​ci obtient en échange, en 1932, un statut d’autonomie qui ressuscite la Généralité de Catalogne comme gouvernement autonome. 
Au cours de la guerre civile d’Espagne, la Catalogne républicaine tomba aux mains des partisans du général Franco. Liuis Companys, président de la Généralité de Catalogne et exilé en France, fut livré au régime franquiste par la Gestapo et exécuté à Montjuïc. Il mourut en criant « Per Catalunya ! » (« Pour la Catalogne ! »). Sous le régime dictatorial de Franco, la Catalogne perdit son statut d’autonomie et le catalan fut interdit. La Constitution espagnole de 1978 accorda à la Catalogne une autonomie politique et rétablit la Generalitat et le Parlement catalan. 
Depuis lors, la Catalogne est devenue une Communauté autonome (CA) au sein de l’Espagne, mais elle ne cesse de réclamer davantage d’indépendance.
Ce résumé historique met en lumière le dépeçage de la Catalogne au XVIIIe siècle par les monarchies absolues espagnole et française. Mais, si l’on en croit la rumeur, l’Espagne et la France sont devenues des démocraties, en principe respectueuses du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Alors, au nom de quoi pourrait-​on refuser à la Catalogne le droit d’être une nation souveraine, membre de l’Union européenne et cependant liée par des accords négociés avec la Monarchie constitutionnelle espagnole ? Mais attention ! Encore faut-​il que les Catalans puissent exprimer clairement ce qu’ils souhaitent au cours d’un referendum régulier et qu’une majorité d’entre eux se prononce pour l’indépendance… ou pas.

Pierre LANCE

P.-S. — Au moment où j’écris cet article, une grande manifestation contre l’indépendance de la Catalogne se déploie à Barcelone.
Mais elle réunit surtout des Espagnols venus de toutes les autres régions. On peut présumer que le gouvernement de Madrid est à l’origine de cette manifestation et qu’elle n’a rien de spontané, d’autant qu’elle mêle ostensiblement drapeaux espagnols et drapeaux catalans en grande quantité.

[NDLR] Notre illustration à la une : pièce de monnaie émise par le comte héréditaire de Barcelone, comte de Cerdagne de 1172 à 1181 et comte de Roussillon (1172), roi d’Aragon sous le nom d’Alphonse II

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Un commentaire

  1. De quelle Catalogne parlez-​vous, Monsieur Lance ? Celle qui, sous royaume d’Aragon, englobait la Corse, la Sardaigne, la Sicile et le sud de l’actuelle Italie ? Celle, comme l’indique très discrètement (à dessein ?) la carte que vous produisez, qui comprend du territoire français ?
    Et quand vous parlez du peuple Catalan, est-​ce dans votre esprit celui qui correspond à cette dernière définition géographique ?
    Dans ce cas, il faudrait étendre le referendum que vous préconisez aux Catalans Français… Je doute fort que ces derniers en acceptent l’augure, pas plus que l’État Français, d’ailleurs.
    De toute façon, on sait parfaitement (et les autonomistes mieux que quiconque) qu’un referendum « régulier » de niveau national n’a aucune chance d’aboutir à l’indépendance de la Généralité de Catalogne espagnole. Le bras de fer qui oppose cette dernière au gouvernement de Madrid ne concerne en rien l’avenir de l’Union européenne. Vous faites gravement erreur, Monsieur Lance.