Mages ivoire Etchmiadzin

Virons Lëon et bienvenue aux rois mages

Noël est un moment aussi enraciné en Europe que le sont nos cathédrales ou, plus modestement, nos églises de village. Il semblerait que sa célébration continue à offusquer certaines sensibilités « laïques ». Les obsédés du « vivrensemble » déploient des prodiges d’inventivité pour « gommer » le caractère supposé « ostentatoire » et « agressif » (sans blague!) de cette fête trop enracinée. Et c’est la raison pour laquelle dans certaines municipalités des organisateurs du traditionnel « Marché de Noël » se sont décidés, dans un grand élan d’audace humanistico‐​laïco‐​mondialiste, à modifier cette dénomination pour en faire un « Marché de Lëon ».

Christ berger Musée Vatican
Le Christ figuré en « bon berger ». Notons que les bergers furent les premiers à saluer l’enfant sauveur. Dans cette sculpture conservée au musée du Vatican, Jésus pourrait être Hermès criophoros (« porteur d’un animal »). Tant par la représentation du Christ (imberbe et vêtu de façon gréco‐​romaine) que par le thème, cette sculpture unit paganisme antique et foi chrétienne ; autrement dit, les racines de l’Europe millénaire et qui se passerait bien d’une « diversité » intruse imposée par Bruxelles.
Marché Lëon
Affiche révélatrice de ce curieux « Marché de Lëon ». Signe caractéristique d’un état d’esprit annoncé par un roman de Michel Houellebecq : la croix est absente sur le clocher… qui n’est plus pointu mais arrondi en coupole, comme pour un édifice d’une autre religion.

Au Danemark, dans la ville de Graested, une école primaire éradique toute référence à Noël pour ne pas, je cite, « déplaire aux enfants d’une autre confession ». Et à Luneburg, en Allemagne, une école, encore, annule la fête prévue à l’occasion de Noël car une charmante enfant, musulmane et non mélomane, ne supportait plus les chants chrétiens jugés incompatible avec sa foi(1). On savait déjà qu’en certains lieux de notre France le grand sapin illuminant une place publique était désormais de trop. Sa présence froissait certaines consciences déjà entièrement soumises. Il parait que l’ « identité heureuse » (chère à une personne qui fut quand même premier ministre) nécessitait quelques modestes sacrifices. Encore un petit effort de notre part pour que vive la « diversité ».
Sur un plan symbolique le reflet parodique du nom Noël marque une nouvelle phase : si Noël est synonyme de lumière (Néo Hélios, renouveau du soleil, comme nous l’avons plusieurs fois évoqué), le retournement de ce nom sous‐​entend que l’inversion de cet éclairement se nomme alors Ténèbres. Car Lëon n’est pas Léon, leo en latin, le lion, symbole solaire s’il en est. Lëon est un reflet inversé et donc parodique de la naissance de l’enfant lumière. Imaginez un inconscient ou un téméraire qui s’amuserait avec les lettres composant le nom d’une autre religion…

Mais pourquoi diable ? (si j’ose dire), certains sourcilleux prédicateurs de caravansérails et des individus, eux‐​mêmes grands prêtres d’une supposée laïcité libératrice de la pensée, s’acharnent-ils sur les manifestations – plus culturelles et populaires que réellement liturgiques – de la Chrétienté ? Et tout particulièrement en ce qui concerne Noël. Avançons quelques pistes qui, je l’espère, dérangeront quelques grincheux et susciteront interrogations et curiositéparmi nos lecteurs.

Comme le rappelait pertinemment ici même Patrice Lemaître, avec l’évocation des Rois Mages, on songe immédiatement à la Perse et au culte de Mithra(2). C’est dans l’évangile de Matthieu qu’il en est question. Et cette mention, ainsi qu’une autre, aussi essentielle, dont nous allons reparler, change totalement le regard que l’on porte sur la naissance du Christ. En effet, ce sont d’abord les bergers qui accourent pour saluer l’enfant divin ; comme, du reste, dans l’histoire de Mithra. Puis viennent les trois Rois Mages. Or, en dehors de la sainte famille, ce sont les personnages les plus importants de ce moment. Rien que pour cela, la Crèche et ses santons insupportent des individus assez cultivés pour comprendre ce que cela signifie. À quelques heures de Noël, la crèche flottante de La Ciotat a été vandalisée, de même qu’une femen en furie s’est jetée sur celle de Saint‐​Pierre de Rome avec la ferme intention de fracasser le blond bambin d’argile.

En effet, avant de porter turbans et habits évocateurs d’un Orient aussi fastueux que mythique, nos fameux Mages, dans les plus anciennes représentations, sont coiffés du bonnet phrygien, à l’image de Mithra et de son clergé.

Mages ivoire Etchmiadzin
Comme on le voit sur cette couverture en ivoire du manuscrit d’Etchmiadzin (Arménie), rédigé en 989, les Rois Mages arborent le bonnet – dit phrygien – de la Perse ancienne, avant son islamisation et, donc, indo‐​européenne. Ils apportent des galettes striées de losanges toujours présentes lorsque l’on fête les Rois.
Mages ancienne représentation sarcophage 3e siècle Musée Vatican
Sculpture d’un sarcophage chrétien. Autre représentation des Mages et, là encore, ils sont coiffés du bonnet phrygien.
Rois mages bonnets phrygiens Ravenne
Célèbre mosaïque de Ravenne évoquée dans notre article du 24 décembre 2015 : « Noël et ses significations cachées » accessible en cliquant sur l’image

Cette venue de trois représentants de la religion d’Ahura Mazda et de Mithra, n’a pas manqué d’intriguer les théologiens. On les comprend dans la mesure où c’est la présence de la sacralité perse qui vient rendre hommage à l’enfant qu’attend une destinée hors du commun. Mais pourquoi la Perse ? Dans le légendaire de cette nation, avant que l’Iran n’existe, le peuple qui allait le composer, résidait dans une région boréale, non point blanche de glace mais merveilleusement verdoyante. C’était l’Âge d’Or et l’harmonie régnait. Puis, en fonction de l’involution cyclique énoncée par l’Inde, la Perse et la Grèce, un froid terrible s’abattit sur ces contrées boréales et la blancheur s’en empara. Une partie de la population se dirigea vers le sud pour découvrir les plateaux de ce qui allait devenir l’Airyanem Vaehja, c’est-à-dire la « terre des Aryas »(3). Le dernier shah d’Iran, Mahammad Reza Pahlavi portait encore le titre de Aryamehr (« Lumière des Aryens »). Mais il faut savoir qu’avant l’anéantissement de son royaume par la glaciation, le roi de ce temps, nommé Yima(4), fit construire, toujours selon la légende, une citadelle souterraine destiné à conserver un certain nombre d’êtres parfaits qui vécurent durant l’Âge d’Or. Et ce, dans le désir de repeupler le monde après les tribulations qu’annoncent les textes sacrés de l’Iran. Comprenons bien que cette thématique se profile en arrière‐​plan de la venue des Mages.

Dieu Ptah Égypte
Ptah, dieu du Nord et créateur de tout volume qui est appelé à établir et spécifier une civilisation
Conjointement à ces messagers perses, il y a le départ de Joseph, Marie et Jésus pour l’Égypte afin d’échapper aux tueurs du roi Hérode chargés d’assassiner tous les enfants nés durant cette période et, parmi eux, l’éventuel futur « roi d’Israël » annoncé dans les prophéties. Accompagnant Moïse, les Hébreux s’enfuirent d’Égypte tandis que la Sainte Famille s’y réfugie. Il faut alors imaginer Jésus grandissant à l’ombre des pyramides. Et c’est précisément cela qui nous intéresse et permet d’établir un parallèle avec la venue des Mages iraniens. En effet, l’Égypte n’existerait pas sans le Nil et, tout au long de 6 700 kilomètres, ce fleuve coule de l’équateur en direction du nord. Vu de l’espace, on dirait un immense végétal. Le symbole de l’Arbre de Vie qui devint une nation. Sans doute les anciens Égyptiens, avec en tête pharaon et le collège des prêtres, percevaient‐​il ainsi leur territoire. Et cet arbre se ramifie avec le delta. Or, précisément en se positionnant face au nord, on trouvait à gauche du delta, la cité de Memphis, consacré au « dieu » (= principe) dénommé Ptah(5), créateur de tout ce qui est appelé à prendre forme au sein d’une civilisation : d’un simple vase jusqu’aux obélisques, temples et, bien entendu, pyramides. Et Ptah est aussi le « dieu » qui gouverne le Nord. Autrement dit, chaque chose créée, constitutive d’une ethnie, émanait symboliquement de cette direction de l’espace. Pour l’Égypte, le Nord confère son identité à un peuple jusque dans le moindre objet.

Symétriquement à Memphis, à main droite, on a Gizeh et les grandes pyramides dont l’orientation indique le Pôle avec une surprenante exactitude.

L’un des rôles secrets de l’ l’Égypte aura donc consisté à tracer la direction du Nord (par Ptah) et à souligner, par ses édifices les plus prestigieux (les pyramides considérées dans l’Antiquité comme l’une des Sept Merveilles du monde), le rôle magistral du Pôle.

Pyramidion
Forme parfaite couronnant un édifice dont le volume idéal rassemble de multiples formules mathématiques, le pyramidion inspira probablement au Christ la parabole de la fameuse « pierre angulaire » (Luc, 20, 17) destinée à exprimer l’immuabilité du sacré au sommet de l’édifice sociétal.
Persépolis, sur le même parallèle que Gizeh. Ces guerriers figés dans la pierre semblent veiller sur un secret « polaire » que métaphorise la citadelle du roi Yima.

La naissance du Christ est donc placée sous la protection de ces deux grands royaumes marqués de façon polaire que sont la Perse et l’Égypte. Rappelons au passage que Persépolis et Gizeh sont situés sur le même trentième parallèle (qui, prolongé vers l’est, passe par le secteur de Lhassa). Ce que l’on nomme la « géographie sacrée »(6) ne doit pas être oublié dans les événements rapportés par saint Matthieu.

En fait, l’histoire du Khristós (terme grec, signifiant « oint ») dépasse de beaucoup le simple contexte biblique si l’on prête attention à ce qui est dit par l’ancien publicain, Matthieu, appelé à devenir l’un des douze apôtres et surtout celui des quatre Évangélistes à qui revint l’honneur de commencer le Nouveau Testament. Bien au‐​delà d’une Judée sous contrôle romain, la venue des Rois Mages et le refuge en Égypte reconduisent à l’un des thèmes fondamentaux de l’Europe : un énigmatique territoire que mythes et légendes situent au Nord du monde. Là, en des temps lointains, se serait constituée une conscience supérieure – « apollinienne » aurait dit la Grèce – de laquelle allaient surgir des civilisations diverses. Il se pourrait bien que ce thème revienne dans les esprits alors qu’on assiste au rejet, par les peuples r‐​éveillés, d’idéologies mortifères s’acharnant à déclarer hors‐​la‐​loi toute forme d’appartenance ethnique et culturelle.

P‐​G. S.

(1) Au collège François Rabelais de l’Escarène, la proviseure Mme Salima Boussehaba, impose des chants en arabe.
(2) Lire Les trois Noël du 19 décembre 2017.
(3) Cf. Henry Corbin, Terre céleste et Corps de résurrection, de l’Iran mazdéen à l’iran Shî’ite, Éditions Buchet‐​Chastel, Paris, 1961, p. 42.
(4) Ce nom signifie « jumeau » et se fait évocateur de la double nature, mortelle et immortelle, des êtres primordiaux. De même, le Christ meurt mais, le troisième jour, manifeste son immortalité.
(5) Que les Grecs vont considérer comme l’équivalent d’Héphaïstos (Vulcain pour les Romains) qui, en tant que forgeron, est créateur de formes.
(6) Pour reprendre ici une formule de notre regretté collègue Jean Richer.

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