The Prisoner chiffre 6

« Conspiséries » : nous sommes tous des n° 6

Patrick McGoohan Prisoner

Présentée comme « bien informée », une étude nous assure que 80% des Français seraient séduits par les théories dites « complotistes » appelées aussi « conspirationnistes » ; la longueur de ce dernier terme étant déjà évocatrice d’une rumeur qui, lentement, rampe dans les consciences. Désireux de prolonger le pertinent article du 11 janvier de Patrice Lemaître(1), je voudrais ajouter quelques remarques sur les origines de l’état d’esprit « conspi » et le rôle, maintenant reconnu, joué par certaines séries télé.
Lotus Seven PrisonerC’était il y a un demi‐​siècle, déjà ! En 1968, exactement le 18 février. Sur l’écran de notre télé, un ciel d’orage qu’accompagne le grondement du tonnerre. Arrivant à grande vitesse, une voiture Lotus Seven avec au volant l’acteur Patrick McGoohan (illustration ci‐​dessus), visage volontaire et détermination dans les yeux. Ce coup de tonnerre ébranle un paysage audiovisuel ronronnant et, par les présupposés qu’elle sous‐​entend, la série Le Prisonnier prend en otage un vaste public que méduse un style projetant le tangible dans des vertiges surréalistes et, surtout, un récit provoquants des interrogations angoissées sur la gouvernance du monde. De quoi s’agit-il ? Ou plutôt quel est le pitch, comme disent, en jargon américanoïde, les branchés ciné‐​télé ? Ayant démissionné avec fracas, un agent secret est kidnappé chez lui, à Londres. Il se réveille dans un lieu improbable : un insolite village en bord de mer qui, sans doute conçu par des esthètes aussi raffinés que décadents, montre diverses demeures qu’on croirait dérobées à des époques différentes et rassemblées en ce lieu, comme pour en faire un condensé de la culture européenne(2).

Notre héros comprend qu’on l’a enlevé suite à sa démission mais ignore, à l’instar de tous les résidents du « Village » (d’ex-espions et autres « honorables correspondants » mis sur la touche) s’il s’agit de son camp, à l’époque l’Occident, ou du camp adverse, le bloc de l’Est. Et, progressivement et non sans effarement, nous devinons que l’appartenance à un camp n’a plus d’importance. Ce Village est « global, planétaire », précisera un jour, brièvement, Patrick McGoohan, alias le n° 6 de cette communauté où, chacun recevant un numéro, l’on ne sait plus qui est gardien ou prisonnier. Obtenir des aveux, savoir la raison profonde d’une démission, se révèle dérisoire en présence du but réel : briser toute velléité de révolte chez des individus pourtant psychologiquement « blindés » et surarmés de par leur métier. Si ceux‐​là « craquent », ce sera un boulevard pour la masse des citoyens qu’une existence routinière et dépourvue d’idéal prive de réaction salvatrice. D’un épisode l’autre, on découvre qu’en ce bourg d’apparence idyllique, la liberté s’est évaporée tandis qu’un semblant de suffrage démocratique est si bien encadré que les résultats sont connus avant même le scrutin. Et nul ne peut s’enfuir : un redoutable garde‐​chiourme, appelé le « rôdeur », surgit.

Héraklès Portmeiron Irlande

Gardien machine, donc non humain, puisqu’il s’agit d’une énorme sphère blanche qui roule sur l’éventuel fugitif et l’étouffe. Un gardien aux allures de mappemonde dépourvue de tracés continentaux et du bleu océanique pour arborer, parodiquement, la couleur de la probité et de l’innocence. Le geôlier se présente comme « global » (encore ce terme !) à partir du moment où c’est la « planétarisation » – la « mondialisation » ! – qui terrasse et tue les tentatives de révoltes contre les directives imposées par les détenteurs visibles (et invisibles) du pouvoir.

La métaphore est claire et même d’une blancheur de suaire. Cette « globalisation » se voit réitérée par une constellation de symboles inscrits dans le décor : d’abord, au milieu du Village, avec une statue d’Héraclès remplaçant Atlas pour porter le globe terrestre (ci‐​contre).

Puis par le dôme solennel qui coiffe la demeure des (successifs) n° 2, avec, à l’intérieur, la vaste salle ronde multipliant les formes circulaires dont, au centre, le fauteuil–bulle (le trône ?) de ce personnage sans état d’âme.

Prisoner salle rencontre

Et jusqu’à l’emblème de cette « colonie pénitentiaire » (aurait dit Kafka), un archaïque grand‐​bi dont, motrice – monitrice d’une « destination » – la grande roue entraîne la ridicule et impuissante petite roue nettement allusive à l’individu sans possibilité d’initiative…

Prisoner grand-bi

Et qui n’est qu’un pion… un pauvre pion sur un échiquier géopolitique. Lors d’un épisode, le majordome nain du n° 2 s’avance en tenant un échiquier et il est question d’une partie d’échecs dont les habitants du Village constituent les pièces. Pareille alternance des deux teintes opposées rappelle le fameux étendard des Templiers.Prisoner partie échecs Et c’est ici que les concepteurs de la série font preuve d’une rare – et, disons‐​le, impressionnante – subtilité. Certaines organisations à caractère ésotérique se sont voulues dans la continuité de l’Ordre du Temple. Mais, parfois (fréquemment, devrais‐​je dire), en ont inversé totalement le message. La construction d’une Europe des peuples, grand projet templier, s’est vue, au cours des trois derniers siècles, sombrement pervertie et des individus décidèrent de mondialiser les nations en exerçant sur nos dirigeants – simples hommes de paille ou personnalités pusillanimes – des « pressions » pour le moins convaincantes. Ce sont ces sinistres faux Templiers, mais vrais criminels, qui tiennent le Village. Les longues tuniques blanches et les masques noirs et blancs portés, dans le dernier épisode, par l’aréopage chargé d’investir le nouveau n° 2 en est l’éloquente évocation. De plus…

Prisoner salle masques

… de plus, en effet, il y a ce curieux salut entre résidents : « Bonjour chez vous » (en anglais « Be seeing you », « À bientôt de vous voir », formule impliquant le fait d’être vu) qui consiste à joindre le pouce et l’index en formant un cercle (toujours la forme ronde) tout en levant les trois autres doigts ; geste porté à hauteur du regard. Un salut, certes, amusant mais qui sous‐​entend qu’ « on vous tient à l’œil » (illustration ci‐​dessous).

Plus subtilement, dans l’esprit d’usurper l’épopée templière, les trois doigts levés et le cercle devenant un zéro suggèrent un nombre : 1110 qui, pour certains chercheurs (controversés, disons‐​le), serait (conditionnel oblige) la date de fondation secrète, car interne aux « initiés », de l’Ordre du Temple(3).

Comme on peut le constater, en présence d’une telle multiplication de symboles et « signes de reconnaissance » dans cette série, les téléspectateurs ne pouvaient que s’interroger sur la façon dont sont occultement dirigées les sociétés depuis des coulisses interdites aux profanes.

Prisoner Patrick McGoohan vote number 6

Patrick McGoohan Prisoner number 6

Rappelons que le chiffre 6 désigne principalement les directions de l’espace (en incluant le nadir et le zénith). Un espace que s’efforce de reconquérir, au péril de sa vie, le « Prisonnier ». De par la polysémie des symboles, plusieurs exégètes de la série avancèrent l’hypothèse selon laquelle ce 6 renverrait à une étoile à six pointes synonyme de tragédie concentrationnaire.

On se retrouvera dans quelques jours pour parler d’un certain David Vincent.

P‐​G. S., l’un des multiples, à votre image, n° 6.

(1) Comment faire passer une loi liberticide ?
(2) Ce village n’est pas un décor mais existe réellement. Il se nomme Portmeirion et fut construit, au nord‐​ouest du Pays de Galles, à partir de 1925, sur les plans de l’architecte milliardaire Sir Clough Williams‐​Ellis. (illustration ci‐​dessous). Chaque année, les fans de la série s’y retrouvent pour leur convention.
(3) La date officielle est 1119 ; en 1110, le fondateur de l’Ordre, Hugues de Payns, était en France. On a de lui une charte signée en 1109. En fait, la date de 1110 marque la fondation d’une autre organisation chevaleresque : les Hospitaliers de Jérusalem, le futur Ordre de Malte.
Prisoner village Portmeirion

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Un commentaire

  1. A cause des complotistes, il est difficile de parler sérieusement du 11 Septembre :
    http://wiki.reopen911.info/index.php/Le_11-Septembre_dans_les_médias