Rappelons que « Le Hobbit » est une série ciné­ma­to­gra­phique coécrite, pro­duite et réa­li­sée par Peter Jackson. Elle est com­po­sée de :

  • Le Hobbit : Un voyage inat­ten­du (2012)
  • Le Hobbit : La Désolation de Smaug (2013)
  • Le Hobbit : La Bataille des Cinq Armées (sor­tie en ce moment sur nos écrans)

Ces trois films consti­tuent l’adaptation du roman épo­nyme de l’é­cri­vain bri­tan­nique John Ronald Reuel Tolkien paru en 1937 ain­si que des évé­ne­ments qui se déroulent en paral­lèle de ce récit et publiés dans les appen­dices du Seigneur des Anneaux, éga­le­ment mis en scène par une seconde tri­lo­gie tou­jours réa­li­sée par Jackson :

  • La Communauté de l’an­neau (2001)
  • Les Deux Tours (2002) et
  • Le Retour du roi (2003)

Notre édi­to­ria­liste P‑G.S. nous aide à mettre en pers­pec­tives les mul­tiples dimen­sions de l’œuvre de Tolkien.

Le troi­sième volet du Hobbit et sa spec­ta­cu­laire Bataille des cinq armées vient d’arriver sur nos écrans. L’occasion pour nous de nous inter­ro­ger sur le suc­cès d’une œuvre et l’engouement que pro­voque sa somp­tueuse trans­po­si­tion au ciné­ma.

Si Le Seigneur des Anneaux demeure l’un des romans les plus ven­dus dans le monde (et par­ti­cu­liè­re­ment en Occident), c’est bien la preuve qu’un tel récit contient une excep­tion­nelle force attrac­tive résul­tant de plu­sieurs fac­teurs. Le pre­mier tient à la démarche de l’auteur. Rappelons que, spé­cia­liste des langues ger­ma­niques anciennes, Tolkien, après une étude consa­crée au Beowulf1, a rêvé créer un uni­vers mytho­lo­gique pour les Anglo-Saxons. En fait, il allait déployer une for­mi­dable fresque épique en ras­sem­blant magis­tra­le­ment les thèmes essen­tiels du légen­daire euro­péen. Et ce, en pui­sant aus­si bien dans les sagas vikings, le Kalevala fin­lan­dais, les épo­pées cel­tiques d’Irlande et du Pays de Galles et les romans arthu­riens, tant il est vrai que, par exemple, le per­son­nage de Gandalf fait son­ger à Óðinn, Merlin ou encore Väinämoinen2. De même, dans le Livre des Conquêtes irlan­dais, le redou­table roi des Fomoré3, Balor, avec son œil unique mais énorme qui, lorsqu’il s’ouvre, a pou­voir de ter­ri­fier une armée entière, évoque Sauron. Notons en pas­sant que cette image du regard pro­vo­quant l‘épouvante sur­git sous une autre plume l’année où Tolkien achève sa tri­lo­gie, en 1948, et devient même emblé­ma­tique du roman célèbre de Georges Orwell : « Big Brother is wat­ching you ». Quant à Aragorn, il incarne le leit­mo­tiv du prince caché et par­fois bles­sé qui, un jour, doit reve­nir, tel l’empereur Frédéric Barberousse occul­té dans une mon­tagne ou le roi Arthur plon­gé dans une léthar­gie répa­ra­trice en île d’Avalon.

Si Tolkien pri­vi­lé­giait les récits nor­diques et, aux dires de cer­tains de ses bio­graphes, goû­tait moins ceux du monde gré­co-romain, on relève pour­tant des ana­lo­gies évi­dentes entre l’Olympe et les Valar, puis­sances divines éta­blies sur un conti­nent qu’un océan sépare de la « Terre du Milieu »4. C’est ain­si que, dans le récit inti­tu­lé Le Silmarillon, Manwë, maître du pan­théon Valar, envoyant ses aigles sur­vo­ler le monde, n’est pas sans rap­pe­ler Zeus. Il régit le ciel diurne tan­dis que son épouse, Varda, gou­verne les étoiles et figure le dôme noc­turne. Passionné de paga­nisme mais pro­fon­dé­ment chré­tien, Tolkien aurait pu la sur­nom­mer Notre Dame de la Nuit. Avec les constel­la­tions qu’elle gou­verne se révèle, l’ordre céleste du zodiaque par­ta­geant notons-le, l’année en douze mois. Autre figure prin­ci­pale des Valar, Ulmo, régnant sur les eaux, fait son­ger à Poséidon (Neptune) tan­dis que l’habile for­ge­ron Aulë res­semble à Héphaïstos (Vulcain), et c’est par lui que seront conçus les nains. La déesse qui l’accompagne, Yavanna, pré­si­dant à la crois­sance des arbres et de tous les végé­taux, mani­feste le foi­son­ne­ment des formes de vie dans la nature5. Oromë incarne le dyna­misme que confère la chasse et, sorte d’Artémis (Diane) au mas­cu­lin, il nous rap­pelle une com­po­sante essen­tielle des anciennes socié­tés : chas­ser un ani­mal ne pou­vait se conce­voir que comme un rituel d’appropriation (d’un aspect) de la force vitale. Tulkas, sei­gneur des com­bats, est évi­dem­ment une réplique d’Arès (Mars). Enfin, en Mandos, gar­dien des âmes des défunts, voyons un équi­valent de Hadès. Il y a en tout qua­torze Valar, autant de figures mas­cu­lines que de fémi­nines. L’ensemble est tel­le­ment cohé­rent qu’on en arrive à se dire que si une catas­trophe pla­né­taire devait se pro­duire et qu’il ne reste plus que des petits groupes de sur­vi­vants avec Le Silmarillon dans leurs bagages, une forme convain­cante de reli­gio­si­té pour­rait réap­pa­raître.

Quant à la Terre du Milieu, on la découvre habi­tée par quatre eth­nies que dif­fé­ren­cient et ins­tallent dans un ordre hié­rar­chique des carac­té­ris­tiques phy­sio­lo­giques évi­dentes.
D’abord les Nains, peuple essen­tiel­le­ment tel­lu­rique : leur courte taille les rap­proche du sol et ils choi­sissent d’installer cités et palais dans des cavernes.
Les Hobbits se dis­tinguent d’eux car si les grands pieds les carac­té­ri­sant signalent, là encore, une nette accoin­tance avec la terre – sur­tout en logeant dans des tertres – ils se rap­prochent mor­pho­lo­gi­que­ment des Hommes et, les com­pa­rant à des enfants, on les désigne comme « les semi-hommes ».
Puis, pré­ci­sé­ment, viennent les Hommes et, au-des­sus d’eux,
les Elfes dont les pas semblent à peine effleu­rer le sol tan­dis qu’ils sont dotés d’une vue hors du com­mun les ren­dant infaillibles à l’arc. De plus, par la légère lumi­no­si­té éma­nant de ces êtres6, trans­pa­raît le thème du « corps de lumière », mani­fes­ta­tion de la sur­na­ture divine. De la sorte, les Elfes sont allu­sifs à l’humanité supé­rieure régnant en Âge d’Or, selon les auteurs grecs7, ou durant ce qui lui cor­res­pond dans d’autres évo­ca­tions du cycle invo­lu­tif8. À par­tir de cette image, il est pos­sible de dire que Tolkien a construit ses récits sur la notion même de « Tradition pri­mor­diale », soit pour faire écho à l’œuvre d’un René Guénon9, soit que sa médi­ta­tion sur les mythes ait pu le conduire à une sem­blable per­cep­tion du des­tin de l’humanité.

Ce qui nous amène à la remarque sui­vante : indé­nia­ble­ment, le genre lit­té­raire ou ciné­ma­to­gra­phique dénom­mé heroic fan­ta­sy sus­cite auprès du public un réel engoue­ment. Le suc­cès de la série télé­vi­sée Game of Throne en est un autre exemple, même si l’esprit qui l’anime est aux anti­podes de ce que Tolkien insuffle dans ses récits10. Notre auteur n’a pas inven­té ce genre car des auteurs comme Edgar Rice Burrough (avec son Cycle de Mars) et Robert Howard (créa­teur du per­son­nage de Conan le Cimmérien), sans oublier H. P. Lovecraft avec son inou­bliable À la recherche de Kadath11, le pré­cé­dèrent. Disons que Tolkien a por­té l’heroic fan­ta­sy à un niveau lit­té­raire jamais atteint jusque-là (sauf par Lovecraft dans le texte cité) et jamais éga­lé depuis. Mais alors, pour­quoi un tel uni­vers peu­plé de créa­tures fabu­leuses, de magi­ciens et d’intrépides guer­riers exerce-t-il une telle fas­ci­na­tion ?

Une pre­mière réponse s’impose d’emblée : le monde que déploie Tolkien est exempt de toute machi­ne­rie, contrai­re­ment au nôtre lit­té­ra­le­ment par­cou­ru, enser­ré (pour ne pas dire entra­vé, ligo­té) par un réseau tou­jours plus déve­lop­pé d’autoroutes, de che­mins de fer, de câbles sou­ter­rains ou por­tés par des pilonnes géants aux­quels se joignent allè­gre­ment éoliennes et antennes relais ; et cela sous un ciel où s’entrecroisent des « lignes aériennes ». Réseau reliant des méga­poles sans cesse en expan­sion comme, du reste, les villes secon­daires avec leurs lotis­se­ments voués à une crois­sance conti­nue. Le vert de la nature recule devant le gris terne du ciment, des par­paings et du béton12. En terre d’heroic fan­ta­sy, les forêts sont immenses, les mon­tagnes libres et non har­na­chées de télé­phé­riques et de remonte-pentes et non encom­brées de sta­tions de sport d’hiver riva­li­sant sou­vent de lai­deur urba­nis­tique. Et, dans ces contrées d’un ailleurs pré­ser­vé, s’il advient qu’on ren­contre des bourgs et des cités, leurs contours appa­raissent net­te­ment déli­mi­té sug­gé­rant ain­si qu’en ces lieux vit une popu­la­tion suf­fi­sam­ment res­treinte pour faire un usage par­ci­mo­nieux de l’environnement et sûre­ment pas le sac­ca­ger ; l’inverse, donc, des ravages méca­ni­sés que mul­ti­plie notre époque affa­mée de matières (dites) pre­mières. À par­cou­rir les ter­ri­toires de Tolkien — et de quelques autres auteurs — on res­pire à pleins pou­mons et l’œil ne décèle rien d’artificiel écor­nant l’harmonie d’un pay­sage. Certes, par­fois sur­gissent des ruines, mais ce sont autant de ves­tiges témoi­gnant d’une gran­deur pas­sée que l’espérance en une vic­toire sur la fata­li­té pro­met de res­tau­rer.

La seconde réponse concerne les peuples qui se par­tagent la Terre du Milieu (ou, autre exemple, chez Lovecraft, la géo­gra­phie à laquelle Kadath appar­tient). Chacun est clai­re­ment iden­ti­fiable, d’abord par sa mor­pho­lo­gie, on l’a vu, puis par tout ce qui com­pose son espace de vie. L’art occupe une place pré­pon­dé­rante et confère d’une façon irré­fu­table le sen­ti­ment d’appartenance à un groupe eth­nique. En témoignent les archi­tectes nains décou­pant de ver­ti­gi­neuses nefs dans les pro­fon­deurs des mon­tagnes, ou ceux des elfes accro­chant des palais aux ramures d’arbres géants, ou les gens du Rohan qui enlu­minent d’or leur prin­cière cita­delle saxonne, ou encore, pour finir, la cité blanche, Minas Tirith, à nulle autre pareille car éta­geant ses sept niveaux — nombre sym­bo­li­sant le pas­sage de l’humain au divin — dans une struc­ture tri­an­gu­laire13. Chaque civi­li­sa­tion se dis­tingue net­te­ment d’une autre et nous sommes à l’opposé de notre mal­heu­reuse pla­nète désor­mais amé­ri­ca­no-cen­trée car, de Los Angeles à Chang-haï en pas­sant par Londres, Dubaï, Moscou et Tokyo, on assiste à la course au plus haut gratte-ciel14. Civilisation désor­mais sans âme dès lors que fos­soyeuse des par­ti­cu­la­rismes.

De cela, il résulte que le thème d’une nature, encore sauve, ser­vant d’écrin à des socié­tés pri­vi­lé­giant la notion d’appartenance en trans­cri­vant leurs spé­ci­fi­ci­tés par une inlas­sable recherche de la beau­té et du gran­diose, offre pour l’esprit une alter­na­tive au désastre socié­tal que nous vivons aujourd’hui. On relit Tolkien ou l’on revoit les adap­ta­tions fil­mées qu’en donne Peter Jackson pour, durant quelques heures, s’extraire d’un quo­ti­dien cau­che­mar­desque, lequel tout en nous déra­ci­nant de nos ter­roirs, concourt à l’envahissement de la lai­deur : tant par le van­da­lisme urbain des tags que, autre exemple, par la pro­mo­tion d’hypothétiques expres­sions d’un (sup­po­sé) art fon­dé sur le rejet vis­cé­ral de l’harmonie. Et là, notre auteur livre un autre mes­sage.

Les quatre peuples for­te­ment dif­fé­ren­ciés s’épanouissant sur la Terre du Milieu — et en les­quels trans­pa­raissent les lignes de force qui condui­sirent à l’apogée des civi­li­sa­tions antiques ou médié­vales — sont mena­cés d’anéantissement par un péril exté­rieur ins­tal­lé dans une contrée de ténèbres. La méta­phore dont use Tolkien est à la fois sub­tile et puis­sante car, gou­ver­nant ce pays par­cou­ru de malé­fices, un être sus­ci­tant l’épouvante et pro­vo­quant l’assombrissement des cieux et plus encore des âmes, Sauron, a pour seule appa­rence un œil énorme et flam­boyant ; le reste de sa per­sonne n’est qu’une ombre aus­si vaste qu’imprécise et, par­fois, une voix por­teuse de ter­reur et qui ordonne ou menace. Depuis une ver­ti­gi­neuse for­te­resse, il pré­side à l’élaboration de tout ce qui serait sus­cep­tible de rava­ger puis de détruire les royaumes des Elfes, des Hommes et des Nains. Et les paci­fiques Hobbits savent qu’ils ne seront pas épar­gnés. Sauron mani­feste donc un redou­table pou­voir déci­sion­naire occulte, sans visage, déter­mi­né à éra­di­quer les nations issues du labeur ori­gi­nel des Valar. Mais tout ce qu’il génère est mar­qué du sceau de l’abominable. Ainsi, les créa­tures qui le servent, les Orques, outre une appa­rence phy­sique repous­sante, révèlent un men­tal per­vers et retors. Ils sont pétris de haine et portent la vio­lence dans leurs réflexes. De plus, ils se mul­ti­plient, pro­li­fèrent afin, un jour, en fonc­tion de la loi du nombre, d’envahir la Terre du Milieu et d’en rem­pla­cer les habi­tants. Notre écri­vain pose fon­da­men­ta­le­ment le pro­blème de la sur­vie des socié­tés et, de la sorte, alerte sur le risque majeur d’une sub­sti­tu­tion de popu­la­tion. Le fac­teur quan­ti­ta­tif annonce l’anéantissement d’un monde pola­ri­sé par un désir de beau­té que l’on défi­ni­rait comme une approche du divin. Il rejoint ain­si René Guénon dans la dénon­cia­tion de ce Règne de la Quantité15 qui carac­té­rise exem­plai­re­ment les socié­tés modernes. Accroissement d’une telle ampleur que les res­sources de la terre ne pour­ront y répondre. Sauron et ses Orques sont la trans­po­si­tion d’un état d’esprit par­ti — hélas ! — d’Europe et qui s’est répan­du sur les cinq conti­nents.

Il est un der­nier mes­sage que Tolkien des­tine aux lec­teurs les plus atten­tifs. Son monde ras­semble, on l’a vu, des maté­riaux emprun­tés au paga­nisme indo-euro­péen (qu’il soit grec, ira­no-maz­déen, celte, ger­ma­nique, fin­nois ou slave), mais éga­le­ment au chris­tia­nisme. Ainsi, les 111 ans de Bilbo font allu­sion au « tétra­morphe », figure for­mée par les emblèmes des évan­gé­listes et que centre le Christ de l’Apocalypse.

Christ tétramorphe

Bas-relief de l’église Saint-Sernin de Toulouse (XIème siècle)
Le tétra­morphe mon­trant le Christ en majes­té qu’entourent les quatre figures attri­buées aux évan­gé­listes : l’ange de saint Matthieu, le tau­reau de saint Luc, le lion de saint Marc et l’aigle de saint Jean.
Remarquons la main droite du Sauveur indi­quant l’aigle, emblème du rédac­teur de l’Apocalypse, texte qui, pré­ci­sé­ment, décrit le tétra­morphe (4, 6–7).

L’ensemble des cha­pitres com­po­sant les quatre Évangiles et l’Apocalypse16 sont exac­te­ment au nombre de 111. Si l’on ajoute les 33 ans de Frodon, rap­pe­lant l’âge de Jésus lors du Golgotha, nous aurons ce 144 consti­tuant les pro­por­tions de la « Jérusalem céleste » (dont la lumière dorée pro­clame le retour de l’Âge pre­mier) dans le texte du vision­naire de Pathmos17. Et ce sont pré­ci­sé­ment des évé­ne­ments apo­ca­lyp­tiques qui vont bou­le­ver­ser la Terre du Milieu. Notre auteur semble nous dire qu’il est néces­saire de retrou­ver les don­nées essen­tielles du paga­nisme et du chris­tia­nisme et sans doute même d’en sou­li­gner les confluences, pour vaincre l’effarant chaos socié­tal et géné­tique que méta­pho­risent les hordes innom­brables de Sauron et celles — peut-être plus redou­tables encore car issues d’un métis­sage entre monstres — conçues par Saroumane.

Ce der­nier, bas­cu­lant du côté des ténèbres, figure toute l’abjection d’une idéo­lo­gie qua­li­fiée de « contre-ini­tia­tion » par René Guénon ; c’est-à-dire, venant de cer­tains indi­vi­dus fort savants en éso­té­risme, la volon­té de détruire les com­po­santes de la Tradition sus­cep­tibles de main­te­nir et (ou) de vivi­fier encore l’identité d’une nation. Le sage que l’on sur­nom­mait « Saroumane le Blanc » est deve­nu « Saroumane le Multicolore » une fois séduit par la puis­sance de Sauron. On sait que la cou­leur blanche est la source de toutes les teintes : l’arc-en-ciel naît de la lumière tra­ver­sant un cris­tal. Mais ici, le terme de « mul­ti­co­lore » semble signi­fier que les cou­leurs subissent une hasar­deuse (sinon anar­chique) dis­per­sion ; sous l’effet d’une influence nocive, l’harmonieuse gra­dua­tion chro­ma­tique qu’agencent les cou­leurs pri­maires et secon­daires se frac­tionne en une diver­si­té bigar­rée sub­ti­le­ment allu­sive à un état mêlant inco­hé­rence et confu­sion. En arbo­rant une telle décon­cer­tante dia­prure, le magi­cien affirme son allé­geance à ceux qui refusent l’ordre natu­rel du monde. D’où l’initiative qu’il prend de créer les impi­toyables Uruk-hai par croi­se­ment d’espèces dif­fé­rentes de monstres anthro­po­morphes. La rési­dence de Saroumane, Isengard, est un parc immense entou­ré d’une épaisse muraille18. Au centre, en guise de palais, se dresse une haute tour évo­quant la notion d’Axe du monde et qui pour­rait consti­tuer l’omphalos19 de la Terre du Milieu. Et celui long­temps consi­dé­ré comme le maître des ini­tiés, Saroumane « le Blanc »20, ne pou­vait qu’investir un tel édi­fice. Ce vaste domaine ombra­gé d’arbres mul­ti­sé­cu­laires sera éven­tré pour lais­ser place à une sinistre zone indus­trielle où des orques s’activent jour et nuit dans un rou­geoie­ment de four­neaux et le grin­ce­ment de machi­ne­ries. Veillant sur la forêt proche, le vieux Sylvebarbe dira que, main­te­nant, « Saroumane sent le métal et les rouages ».

Face à ce per­son­nage incar­nant la tra­hi­son spi­ri­tuelle, Gandalf repré­sente, tout comme Merlin dans les récits arthu­riens, la sapience du com­men­ce­ment des temps et la volon­té de main­te­nir vive la Tradition ; et ce, afin de sau­ve­gar­der les spé­ci­fi­ci­tés eth­no­cul­tu­relles de chaque peuple. Son nom est fon­da­men­ta­le­ment scan­di­nave. En vieux-nor­rois (= vieil-islan­dais), Ganðálfr signi­fie l’« elfe qui connaît la magie »21. Affrontant le Balrog (enti­té tita­nique sur­vi­vante d’âges oubliés), Gandalf doit connaître une sorte de mort sui­vie d’une renais­sance avant d’être appe­lé « Gandalf le Blanc », preuve qu’il va rem­pla­cer Saroumane. S’il incarne la sagesse, notre magi­cien porte aus­si une épée et n’hésite pas à s’en ser­vir. La connais­sance qu’il incarne, se démarque radi­ca­le­ment du paci­fisme endé­mique et « désar­mant » de naï­ve­té (sinon de veu­le­rie) carac­té­ri­sant cer­tains intel­lec­tuels contem­po­rains. Dans la Grèce ancienne, la déesse du savoir, Athéna, tou­jours cas­quée, sym­bo­lise un intel­lect « sous pro­tec­tion », « armé », « blin­dé », car « à toute épreuve ».

Aragorn peut aus­si être consi­dé­ré comme un sage mais il est d’abord un com­bat­tant des plus expé­ri­men­tés et se révé­le­ra remar­quable chef de guerre. Avec lui, Tolkien fait inter­ve­nir l’un des grands thèmes de l’imaginaire euro­péen qui, selon diverses légendes, on l’a dit, parle de princes mys­té­rieu­se­ment sous­traits à la fata­li­té his­to­rique et demeu­rant en des lieux inac­ces­sibles. Chacun de ces monarques doit res­sur­gir un jour afin de rédi­mer le monde. Certes Aragorn, à l’instar de Barberousse, n’est pas endor­mi (seule som­meille son aspi­ra­tion à la cou­ronne du Gondor), ni, comme Arthur, phy­si­que­ment bles­sé (mais il porte men­ta­le­ment la souf­france du man­que­ment ter­rible de son ancêtre Isildur dont l’incapacité à jeter l’anneau malé­fique dans l’abîme de lave ramè­ne­ra Sauron à l’existence). Enfin, si aucun repaire secret n’occulte sa pré­sence et qu’il demeure par­mi les hommes, c’est tota­le­ment inco­gni­to, mas­qué par son allure de « rôdeur » et son sur­nom de « Grand-Pas ». Ainsi, avec d’autres com­bat­tants ano­nymes, veille-t-il silen­cieu­se­ment sur la sécu­ri­té de la Terre du Milieu.

Ni Aragorn, ni Gandalf n’ont le pou­voir de por­ter l’anneau fati­dique for­gé jadis par Sauron. Étant un cercle, cet objet fait réfé­rence à des notions de plé­ni­tude et de tota­li­té mais ici, ces termes s’appliquent à la toute-puis­sance du mal. Le pré­sent anneau est alors évo­ca­teur d’enfermement — et ce terme fran­çais com­mence par « enfer » — tan­dis que son irra­dia­tion invi­sible ampli­fie, puis porte au paroxysme l’égo d’un indi­vi­du. D’où le per­son­nage de Gollum (jadis un Hobbit) qui, rava­gé par l’or alour­di de malé­fices, ne peut exis­ter sans lui. Et à la fin de l’épopée, sa rage à s’en empa­rer le pré­ci­pi­te­ra dans les entrailles en fusion de la Montagne du Destin. La pesan­teur du métal répond à celle des corps phy­siques sou­mis, de par leur den­si­té même, aux ten­ta­tions ter­restres. On note­ra qu’il n’est pas ques­tion chez Tolkien de conqué­rir une chose — la Toison d’or ou le Graal — syno­nyme de sapience et d’illumination de l’âme. Bien au contraire, l’épopée qu’il rédige se veut une quête de res­ti­tu­tion dont on suit les péri­pé­ties : l’anneau de Sauron est une pièce en trop dans le monde et il s’agit de l’éliminer en la rame­nant là où elle fut for­gée. Sombrant dans la lave bouillon­nante, l’envoûtant pro­dige libère d’un coup le for­mi­dable poten­tiel de nui­sance qu’il com­pri­mait. D’où l’effondrement de la gigan­tesque tour au som­met de laquelle trô­nait l’ombre démo­niaque. Simultanément, la Montagne du Destin vomit vio­lem­ment ses roches incan­des­centes sous l’effet révul­sif de l’anneau entré en dis­so­lu­tion.

L’élimination du « pré­cieux tré­sor » de Gollum libère ce monde non seule­ment de l’entité Sauron, mais aus­si de la menace qu’annonce la pro­li­fé­ra­tion des orques et autres créa­tures abo­mi­nables. Envahissant la Terre du Milieu, ces aber­ra­tions géné­tiques ne pou­vaient que répandre le sac­cage, puis la des­truc­tion et la mort. Pour Tolkien, l’anneau — l’ego — est le point d’appui d’une cor­rup­tion des consciences per­çue comme démo­niaque dès lors qu’inversion totale de l’harmonie léguée par les puis­sances divines. Seul, un esprit de sacri­fice — appe­lant évi­dem­ment l’héroïsme ! — per­met de se libé­rer de l’ego. Et c’est pré­ci­sé­ment cela que Frodon et Sam vont incar­ner en se ris­quant, mal­gré les pires périls, jusqu’à la Montagne du Destin. Si, comme le montre notre auteur, les civi­li­sa­tions s’épanouissent en reflé­tant, par la for­mu­la­tion de la beau­té, un ordre supra­hu­main, le com­por­te­ment héroïque assure leur sau­ve­garde.

P‑G. S.


1 Célèbre poème épique de la lit­té­ra­ture anglo-saxonne rédi­gé entre le VIIème siècle et l’an mil.

2 Personnage prin­ci­pal du Kalevala. Il se pré­sente sous l’aspect d’un vieillard très savant à grande barbe blanche qui maî­trise admi­ra­ble­ment l’art de la parole et les sono­ri­tés musi­cale. La légende dit qu’il est né au com­men­ce­ment des temps, d’où son pro­di­gieux savoir. La puis­sance ora­toire dont il fait preuve, le rap­proche aus­si de Saroumane, magi­cien sombre du Seigneur des Anneaux.

3 Créatures démo­niaques. Fomoré signi­fie lit­té­ra­le­ment « démons sous-jacents » (com­pre­nons « sous-jacents » au monde mais éga­le­ment, on le devine, à la conscience)

4 Cette déno­mi­na­tion fait écho au domaine des hommes, le Midgard, dans l’univers viking. Midgard signi­fie lit­té­ra­le­ment « Enclos (Jardin) du Milieu ». Cette der­nière déno­mi­na­tion fai­sant écho au domaine des hommes, le Midgard, dans l’univers viking.

5 Aulë, comme Héphaïstos, façonne les formes dans le monde miné­ral et son épouse pré­side à leur éclo­sion dans celui des végé­taux.

6 Cf. par exemple, dans La Communauté de l’Anneau, le pas­sage où, quit­tant la Comté, Frodon et les Hobbits qui l’accompagnent, ren­contrent des Elfes à la tom­bée de la nuit. Le Seigneur des Anneaux, tome 1, Éditions Christian Bourgois, Paris, 1972, p. 107 et 110.

7 Hésiode en tête dans son texte inti­tu­lé Les Travaux et les Jours.

8 Tel que le Satya yuga, l’Âge ori­gi­nel des textes sacrés de l’Inde. Le terme Satya signi­fie « vrai, authen­tique, véri­table, sûr, sin­cère, fidèle, loyal », nous dit le Dictionnaire Sanscrit-Français de N. Stchoupak, L. Nitti et L. Renou, Éditions Adrien-Maisonneuve, Paris, 1972, p. 771. Le Satya yuga, équi­valent indou de l’Âge d’Or des Grecs (et de l’Iran maz­déen) est donc le moment où une cer­taine supra­hu­ma­ni­té s’épanouit en por­tant en elle ce qui est authen­tique et véri­table. Rappelons que pour l’Inde, l’Iran (des Achéménides et des Sassanides) ou encore les Grecs, le cycle invo­lu­tif de l’Histoire humaine (il fau­dra reve­nir sur cette notion) se divise en quatre Âges.

9 Célèbre éso­té­riste et orien­ta­liste fran­çais, né à Blois en 1886 et mort au Caire en 1951, auteur de nom­breux ouvrages. Par « Tradition pri­mor­diale », il entend un ensemble des don­nées sym­bo­liques et ini­tia­tiques pré­sentes chez les peuples qui mar­quèrent l’Histoire. Données recon­dui­sant à un com­men­ce­ment syno­nyme d’Âge d’Or et impli­quant pour l’individu de retrou­ver l’état supra­hu­main qu’impliquait cet Âge.

10 En effet dans Game of Throne, la morale serait cha­cun pour soi et tous les coups sont per­mis, alors qu’une exi­gence éthique vibre chez les héros de Tolkien. Gandalf, Aragorn et Legolas, pour ne citer qu’eux, en étant des exemples par­ti­cu­liè­re­ment signi­fi­ca­tifs.

11 Nouvelle tra­duc­tion par Arnaud Mousnier-Lompré sous le titre La Quête oni­rique de Kadath l’inconnue en 2009, Éditions J’ai lu.

12 Dans le film fran­çais Les Visiteurs, l’infortuné che­va­lier pro­je­té à notre époque se trou­vait sou­dai­ne­ment confron­té à une auto­route, au pas­sage d’un TGV et au décol­lage d’un avion. À cet ins­tant, le spec­ta­teur pas tota­le­ment décé­ré­bré par un pro­gres­sisme impé­ni­tent n’a plus envie de rire.

13 Dans de très nom­breuses tra­di­tions, le chiffre sept éche­lonne le pas­sage entre l’humain et le divin comme le montrent, entre bien d’autres exemples, les zig­gu­rats baby­lo­niennes ou, chez les Vikings, l’arc-en-ciel consi­dé­ré comme un pont joi­gnant le Midgard, le monde visible, à l’Asgard, rési­dence des dieux. Nos jours de la semaine consa­crés aux sept pla­nètes réper­to­riées par les anciens ont la même signi­fi­ca­tion. En ce qui concerne le tri­angle (prin­ci­pa­le­ment équi­la­té­ral), cette figure repré­sente la notion de « forme » et, par consé­quent, le contraire de ce qui est chao­tique. La pyra­mide et la notion de mon­tagne sacrée en sont des déri­vés.

14 Course com­men­cée dans les années trente à New York entre l’immeuble Chrysler et l’Empire State Building (dénom­mé « la boite à Pandore » par l’écrivain Scott Fitzgerald car, depuis son som­met, on voit à la fois l’étendue et les limites de la méga­pole amé­ri­caine).

15 L’un des prin­ci­paux ouvrages de cet auteur et qui fut publié la pre­mière fois en 1945, au len­de­main de la guerre.

16 28 cha­pitres pour l’Évangile de Matthieu, 16 pour Marc, 24 pour Luc et 21 pour Jean aux­quels s’ajoutent les 22 qui com­posent l’Apocalypse de ce même Jean. À noter aus­si que le nombre 111 inter­vient éga­le­ment dans La Prophétie des Papes dites de saint Malachie. Voir éga­le­ment Hergé et l’é­nigme du pôle.

17 Apocalypse, 21, 16–17.

18 Notons que ce jar­din clos pour­rait faire allu­sion au Paradis ter­restre, en nous sou­ve­nant que le mot Paradis dérive de termes ira­nien et sans­crit.

19 À pro­pos de ce terme, voir l’article L’appartenance, la forme et le cen­tre dans cette même rubrique inti­tu­lée Perspectives.

20 L’ompha­los de Delphes était un bloc de cal­caire, donc de cou­leur blanche. Le blanc (ou la cou­leur argen­tée) inter­vient sou­vent pour sym­bo­li­ser ce qui est au com­men­ce­ment. Ainsi, selon la légende, la cité d’Argos (nom en rap­port avec la blan­cheur) serait la plus ancienne de Grèce. Dans la mytho­lo­gie scan­di­nave, une fon­taine de blan­cheur (dans laquelle nagent des cygnes), nom­mée Urd, se trouve là où résident les dieux.

21 D’après le Dictionnaire de la Mythologie ger­ma­no-scan­di­nave de Rudolf Simek, tome I, Éditions du Porte-Glaive, Paris, 1996, p. 128.