L’historien et afri­ca­niste Bernard Lugan vient d’adresser un mes­sage inci­sif et cin­glant à Emmanuel Macron, can­di­dat à la pré­si­den­tielle, suite à sa visite en Algérie et à ses pro­pos sur la colo­ni­sa­tion. Un mes­sage inti­tu­lé : « Lettre ouverte à Monsieur Emmanuel Macron, homme poli­tique né d’une PMA entre le grand capi­tal et les Minotaures de la repen­tance » que nous repro­dui­sons ci-des­sous.

Lancé sur le mar­ché poli­tique tel un nou­veau smart­phone, vous êtes, Monsieur Macron, un igno­rant butor dont les pro­pos concer­nant la colo­ni­sa­tion sont dou­ble­ment inad­mis­sibles.

1) En pre­mier lieu parce qu’ils furent tenus à Alger, devant ces ren­tiers de l’indépendance qui, pour ten­ter de cacher leurs échecs, leurs rapines et la mise en coupe réglée de leur pays, mettent sans cesse la France en accu­sa­tion.
Certains qui, par­mi votre audi­toire, applau­dirent à vos pro­pos d’homme sou­mis (cf. Houellebecq), et devant les­quels vous vous com­por­tâtes effec­ti­ve­ment en dhim­mi, sont en effet ceux qui, le 1er novembre 2016, publièrent un com­mu­ni­qué exi­geant que la France :

« (…) pré­sente des excuses offi­cielles au peuple algé­rien pour les crimes com­mis durant les 132 ans de colo­ni­sa­tion et pour les crimes colo­niaux per­pé­trés à l’encontre du peuple algé­rien afin de rap­pe­ler les affres de la répres­sion, de la tor­ture, de l’exil, de l’extermination et de l’aliénation iden­ti­taire car l’histoire du colo­nia­lisme res­te­ra mar­quée par ses crimes de sang et ses pra­tiques inhu­maines ».

Candidat à la pré­si­dence de la République fran­çaise, vous avez donc don­né votre cau­tion à de telles exi­gences autant outran­cières qu’insultantes. Ce fai­sant, vous vous êtes fait le com­plice des pres­sions et chan­tages que l’Algérie exerce à l’encontre de la France afin d’obtenir d’elle une aug­men­ta­tion du nombre des visas ou tel ou tel avan­tage diplo­ma­tique ou finan­cier. En d’autres temps, vous auriez donc pu être pour­sui­vi pour « Atteinte aux inté­rêts fon­da­men­taux de la Nation ».

2) Ensuite parce que vos pro­pos consti­tuent non seule­ment un recul de l’état des connais­sances, mais éga­le­ment le viol de ce consen­sus his­to­rique auquel étaient arri­vés les his­to­riens des deux rives de la Méditerranée. Or, par igno­rance ou par misé­rable cal­cul élec­to­ra­liste, vous les avez pié­ti­nés.
Au nom de quelle légi­ti­mi­té scien­ti­fique avez-vous d’ailleurs pu oser les tenir ? Avez-vous seule­ment enten­du par­ler des tra­vaux de Jacques Marseille, de ceux de Daniel Lefeuvre ou encore des miens ?

Oser par­ler de « crime contre l’humanité », mal­adroi­te­ment rec­ti­fié en « crime contre l’humain », au sujet de la colo­ni­sa­tion revient en réa­li­té à clas­ser cette der­nière au niveau des géno­cides du XXe siècle, ce qui est pro­pre­ment scan­da­leux. Sur ce ter­rain, vous voi­là donc encore plus en pointe que Christiane Taubira, ce qui n’est pas peu dire…
Pierre Vidal-Naquet, pour­tant mili­tant de la déco­lo­ni­sa­tion et « por­teur de valises » assu­mé du FLN écri­vait à ce sujet :

« Assimiler peu ou prou le sys­tème colo­nial à une anti­ci­pa­tion du 3e Reich est une entre­prise idéo­lo­gique frau­du­leuse, guère moins fre­la­tée que l’identification, à Sétif, (…) de la répres­sion colo­niale aux fours cré­ma­toires d’Auschwitz et au nazisme (…). Ou alors, si les mas­sacres colo­niaux annoncent le nazisme, on ne voit pas pour­quoi la répres­sion san­glante de la révolte de Spartacus, ou encore la Saint-Barthélemy, ne l’auraient pas tout autant annon­cé… En his­toire, il est dan­ge­reux de tout mélan­ger. Un sot­ti­sier peut-il tenir lieu d’œuvre de réflexion ? (…) L’air du temps de la dénon­cia­tion média­tique (…), le contexte social, éco­no­mique et poli­tique actuel est encore fécond qui conti­nue­ra à géné­rer de telles toni­truances idéo­lo­giques à voca­tion sur­tout média­tique ». J’ajoute élec­to­ra­listes.

Vous devriez pour­tant savoir, Monsieur le can­di­dat à la pré­si­dence de la République, qu’en créant l’Algérie, la France don­na un nom à une ancienne colo­nie otto­mane, tra­ça ses fron­tières, uni­fia ses popu­la­tions, y créa une admi­nis­tra­tion et toutes ses infra­struc­tures.

Ce fai­sant, y aurait-elle com­mis un « crime contre l’humanité » ou « contre l’humain » ? Les chiffres de l’accroissement de la popu­la­tion ne semblent pas l’indiquer puisqu’en 1830, la popu­la­tion musul­mane de l’Algérie n’excédait pas 1 mil­lion d’habitants alors qu’en 1962 elle avait bon­di à 12 mil­lions.
Serait-ce donc en com­met­tant des « crimes contre l’humanité » que la France, ses méde­cins et ses infir­miers soi­gnèrent et vac­ci­nèrent les popu­la­tions et firent recu­ler la mor­ta­li­té infan­tile ? Serait-ce parce qu’elle com­met­tait des « crimes contre l’humain » que chaque année, à par­tir du len­de­main du second conflit mon­dial, 250 000 nais­sances étaient comp­ta­bi­li­sées en Algérie, soit un accrois­se­ment de 2,5 à 3% de la popu­la­tion, d’où un dou­ble­ment tous les 25 ans ? A ce pro­pos, reli­sons René Sédillot :

« La colo­ni­sa­tion fran­çaise a pous­sé l’ingénuité – ou la mal­adresse – jusqu’à favo­ri­ser de son mieux les nais­sances : non seule­ment par le jeu des allo­ca­tions fami­liales, mais aus­si par la créa­tion d’établissements hos­pi­ta­liers des­ti­nés à com­battre la sté­ri­li­té des femmes. Ainsi, les musul­manes, lorsqu’elles redou­taient d’être répu­diées par leurs maris, faute de leur avoir don­né des enfants, trou­vaient en des centres d’accueil dotés des moyens les plus modernes tout le secours néces­saire pour accé­der à la digni­té mater­nelle. (…)(L’histoire n’a pas de sens, Paris, 1965, page 71).

Enfin, puisque vos pro­pos indé­cents tenus à Alger obligent à faire des bilans comp­tables, voi­ci, Monsieur le can­di­dat à la pré­si­dence de la République, celui qui peut être fait au sujet de l’Algérie fran­çaise : en 132 années de pré­sence, la France créa l’Algérie, l’unifia, drai­na ses maré­cages, boni­fia ses terres, équi­pa le pays, soi­gna et mul­ti­plia ses popu­la­tions, lui offrit un Sahara qu’elle n’avait jamais pos­sé­dé après y avoir décou­vert et mis en exploi­ta­tion les sources d’énergie qui font aujourd’hui sa richesse. Comme je ne cesse de l’écrire depuis des années, en don­nant l’indépendance à l’Algérie, la France y lais­sa 70.000 km de routes, 4300 km de voies fer­rées, 4 ports équi­pés aux normes inter­na­tio­nales, une dou­zaine d’aérodromes prin­ci­paux, des cen­taines d’ouvrages d’art (ponts, tun­nels, via­ducs, bar­rages etc.), des mil­liers de bâti­ments admi­nis­tra­tifs, de casernes, de bâti­ments offi­ciels qui étaient pro­prié­té de l’Etat fran­çais ; 31 cen­trales hydro­élec­triques ou ther­miques ; une cen­taine d’industries impor­tantes dans les sec­teurs de la construc­tion, de la métal­lur­gie, de la cimen­te­rie etc., des mil­liers d’écoles, d’instituts de for­ma­tions, de lycées, d’universités. Dès l’année 1848, et alors que la conquête de l’Algérie était loin d’être ache­vée, 16 000 enfants en majo­ri­té musul­mans étaient sco­la­ri­sés. En 1937 ils étaient 104 748, en 1952 400 000 et en 1960 800 000 avec presque 17 000 classes, soit autant d’instituteurs dont les 23 étaient Français (Pierre Goinard, Algérie : l’œuvre fran­çaise. Paris, 1986).

En 1962, il y avait en Algérie, un hôpi­tal uni­ver­si­taire de 2000 lits à Alger, trois grands hôpi­taux de chefs-lieux à Alger, Oran et Constantine, 14 hôpi­taux spé­cia­li­sés et 112 hôpi­taux poly­va­lents, soit le chiffre excep­tion­nel d’un lit pour 300 habi­tants.
Tous ces équi­pe­ments, toutes ces infra­struc­tures, tous ces éta­blis­se­ments ain­si que les per­son­nels qui les fai­saient fonc­tion­ner avaient été payés par la France et avec l’argent des Français.

Monsieur le can­di­dat à la pré­si­dence de la République, je vous poste ce jour en RAR mon der­nier livre « Algérie, l’histoire à l’endroit »[1], afin que vous puis­siez mesu­rer l’abîme sépa­rant la réa­li­té his­to­rique de vos inac­cep­tables pro­pos.

Bernard Lugan

[1] Ce livre est uni­que­ment dis­po­nible via l’Afrique Réelle. Pour le com­man­der :
http://bernardlugan.blogspot.fr/2017/02/nouveau-livre-de-bernard-lugan-algerie.html

Source : Breizh Info