Le 22 octobre 2017
Vladimir Poutine a reçu à Moscou le vieux roi Salmane d’Arabie Saoudite le 5 de ce mois d’oc­tobre 2017. Cette pre­mière visite d’un sou­ve­rain saou­dien en Russie marque la domi­na­tion diplo­ma­tique de Poutine au Proche-Orient, d’au­tant qu’elle fait suite à une ren­contre récente de ce der­nier avec Erdogan.
Les sujets abor­dés ne sont pas les mêmes, bien sûr : les Russes ont beau­coup par­lé de pétrole avec les Saoudiens, tan­dis que c’est la Syrie qui était au cœur des conver­sa­tions avec Ankara. Mais les faits sont là : Poutine est aujourd’­hui l’ac­teur incon­tour­nable de la région.
Avec Erdogan, la récon­ci­lia­tion est déjà ancienne. La des­truc­tion d’un bom­bar­dier russe par un chas­seur turc avait créé une grave crise entre les deux pays, mais la ten­ta­tive de coup d’Etat contre Erdogan, ain­si que les reproches amé­ri­ca­nos-occi­den­taux sur la répres­sion qui a sui­vi, ont ulcé­ré les Turcs. Très iso­lé en outre sur la scène mon­diale depuis l’is­la­mi­sa­tion for­cée du pays, Erdogan n’a­vait plus beau­coup le choix : il devait se récon­ci­lier avec la Russie. Il ne faut jamais être seul en diplo­ma­tie.
Erdogan a dû beau­coup concé­der pour cela : pré­sen­ter ses excuses, modé­rer son sou­tien aux milices isla­mistes en Syrie, ne plus récla­mer le départ de Bachar. Les Américains, il est vrai, l’ont beau­coup aidé à se tour­ner vers la Russie car leur sou­tien mas­sif aux Kurdes a tou­jours été consi­dé­ré par Erdogan comme une pro­vo­ca­tion à son égard. Jamais les Turcs n’ac­cep­te­ront un Etat kurde sur leur fron­tière sud.
La récente incur­sion des Turcs à Idleb, pro­vince occu­pée par les isla­mistes au nord-ouest de la Syrie, doit être repla­cée dans ce contexte. Les Syriens sont très mécon­tents bien sûr : le rejet de toute par­ti­tion du pays est leur objec­tif ultime. Mais ils n’ont guère le choix et ne peuvent se fâcher avec la Russie, qui a lais­sé faire. C’est d’ailleurs l’in­con­nue du dos­sier : jus­qu’où Russes et Turcs se sont mis d’ac­cord sur l’o­pé­ra­tion d’Idleb ?
Avec l’Arabie Saoudite, le dos­sier était tout aus­si déli­cat pour Poutine. Trump a fait une visite toni­truante à Ryad, puis à Tel-Aviv, réaf­fir­mant avec force le sou­tien total de l’Amérique à ces deux pays pas si oppo­sés qu’on ne le croit. De plus Ryad a for­te­ment et long­temps sou­te­nu plu­sieurs milices isla­mistes en Syrie, leur livrant d’ailleurs des armes ache­tés à la France… Mais il y a le pétrole, sujet sur lequel Russes et Saoudiens ont des inté­rêts com­muns et contraires à ceux des Américains. C’est pour contrer ces der­niers que l’OPEP a fait bais­ser le prix du pétrole afin de frei­ner la pro­gres­sion du pétrole de schiste.
De plus, Ryad a pris acte de la défaite des isla­mistes en Syrie et inter­vient moins dans le conflit. Enfin, le blo­cus du Qatar, déci­dé bru­ta­le­ment et mal­adroi­te­ment par les Saoudiens, se révèle un échec, tout comme l’in­ter­ven­tion au Yemen où l’ar­mée saou­dienne n’a pas mon­tré grand chose. Et face à l’Iran, qu’il redoute par des­sus tout, le roi saou­dien a donc jugé néces­saire de se rap­pro­cher de la Russie, alliée proche de la grande puis­sance chiite, et de don­ner ain­si une dimen­sion sym­bo­lique forte à cette ren­contre en se dépla­çant lui-même à Moscou. Les Américains n’ont pas appré­cié mais il n’y a pas de mono­pole en diplo­ma­tie, sur­tout lors­qu’on mul­ti­plie les erreurs de juge­ment.
Aujourd’hui au Proche-Orient, tout le monde veut par­ler avec la Russie. Obama en aurait pris acte. Ce ne sera sûre­ment pas le cas de Trump et les ini­tia­tives amé­ri­caines seront inté­res­santes à ana­ly­ser dans les pro­chains mois.
Antoine de Lacoste