Le XXI<sup class=« ordinal »>e</sup> siècle commence au Venezuela

Reprise de l’article de Régis Chamagne émis sur son propre site et que nous avions publié le 12 avril 2019.

Ce qui se passe actuel­le­ment au Venezuela est d’une impor­tance consi­dé­rable et marque pro­ba­ble­ment le vrai début du XXIe siècle et la fin de la période de tran­si­tion.

Retour sur la notion de siècle politique

Jacques Sapir, dans son livre « Le nou­veau XXIe siècle, Du siècle amé­ri­cain au retour des nations », en 2008, défi­nis­sait la notion de siècle poli­tique de la façon sui­vante : « Ce qui déter­mine alors l’unité d’une période de plu­sieurs décen­nies, c’est une cer­taine com­bi­nai­son de plu­sieurs pro­blèmes éco­no­miques, géo­po­li­tiques et sociaux. […] Une cer­taine com­bi­nai­son engendre à un moment don­né une conjonc­tion des contextes. Si les dyna­miques locales peuvent conser­ver leur auto­no­mie, le sens de leurs évo­lu­tions devient lisible à tra­vers une com­bi­nai­son qui fait sys­tème. c’est alors, et alors seule­ment que l’on peut par­ler de ‘‘siècle poli­tique’’. »

Ainsi, le XIXe siècle a duré de 1815 à 1895, le XXe siècle de 1918 à 1991. Entre ces moments de sta­bi­li­té para­dig­ma­tique, il y eut « un inter-siècle, mar­qué par l’émergence de nou­veaux fac­teurs. » Une période, en somme, au cours de laquelle l’ancien para­digme est rom­pu mais le nou­veau pas encore né.

D’un point de vue scien­ti­fique, on peut ima­gi­ner un inter-siècle comme un phé­no­mène émergent, ou une tran­si­tion de phase. Stuart-Kauffman, bio­lo­giste amé­ri­cain, a modé­li­sé ce phé­no­mène d’émergence sous la forme d’une courbe qui porte son nom, en forme de S. Cette courbe est presque plate au début, elle semble ne pas évo­luer, puis subi­te­ment, elle grimpe de façon expo­nen­tielle, passe par un point d’inflexion et se sta­bi­lise asymp­to­ti­que­ment vers son nou­veau para­digme.

Stuart-Kauffman-S-curve

Des vessies pour des lanternes

Le XXe siècle s’achevait donc en 1991 avec la chute de l’URSS. Démarrait alors un inter-siècle que d’aucuns consi­dé­rèrent un peu vite comme le nou­veau para­digme. La fin de l’Histoire : la vic­toire défi­ni­tive de l’économie de mar­ché et l’assujettissement social des peuples du monde par le méca­nisme de la mon­dia­li­sa­tion. Tout cela, sous la ban­nière de l’hyperpuissance amé­ri­caine qui allait impo­ser ce modèle éco­no­mique et social au monde, par la force éven­tuel­le­ment. Ce modèle dura appa­rem­ment une quin­zaine d’année ; appa­rem­ment car cer­tains intel­lec­tuels avaient déjà vu les fai­blesses de cette ana­lyse. En 2002, Emmanuel Todd publiait « Après l’Empire ». Je ne résiste pas à citer la der­nière phrase du livre : « Si elle (l’Amérique) s’obstine à vou­loir démon­trer sa toute-puis­sance, elle n’aboutira qu’à révé­ler au monde son impuis­sance. »

Cela dit, les Américains, convain­cus eux-mêmes de leur toute puis­sance ad vitam æter­nam, se sont lan­cés sans états d’âme dans leur pro­jet de mode­ler le monde à leur façon : révo­lu­tions de cou­leurs (Géorgie en 2003, Ukraine en 2004, Kirghizistan en 2005…) ; guerres ouvertes contre des États sou­ve­rains (Irak en 1991 puis 2003, Libye en 2011, Syrie en 2011, Yémen…) au pré­texte qu’ils étaient diri­gés par des dic­ta­teurs qui mas­sa­craient leurs peuples, de nou­veaux Hitler ; dis­cours repris par les édi­to­ria­listes bêlants et les per­son­na­li­tés poli­tiques pas très futées.

Dans cet inter-siècle, j’ai situé le début de la mon­tée expo­nen­tielle de la courbe de Stuart-Kauffman en 2008, au moment de la crise finan­cière qui a vu la chute de la banque Lehman Brothers. J’ai situé le point d’inflexion de cette courbe au 3 sep­tembre 2013, quand deux mis­siles S‑300 russes ont inter­cep­té, en Méditerranée orien­tale, deux mis­siles amé­ri­cains tirés contre la Syrie.

Depuis, je guette les indi­ca­teurs qui annoncent le début de la phase asymp­to­tique.

En route vers le futur

Vint l’incident du 12 avril 2014 concer­nant le des­troyer amé­ri­cain USS Donald Cook. Ce jour-là, en Mer Noire, le Donald Cook, équi­pé du sys­tème de défense anti­aé­rienne AEGIS sen­sé être le plus per­for­mant au monde, était sur­vo­lé par deux SU-24 qui n’avaient pas été détec­tés. Cet inci­dent appa­rem­ment ano­din révé­lait tout sim­ple­ment la supé­rio­ri­té des Russes sur les Américains en matière de guerre élec­tro­nique, c’est-à-dire leur supé­rio­ri­té mili­taire glo­bale. En effet, dans mon livre « L’art de la guerre aérienne », je démontre par un rai­son­ne­ment logique que la supé­rio­ri­té en matière de guerre élec­tro­nique est un préa­lable à la supé­rio­ri­té aérienne qui est elle-même un préa­lable aux opé­ra­tions de sur­face. Cela s’est du reste confir­mé tout au long de l’opération russe en Syrie.

C’est en outre au cours des opé­ra­tions en Syrie que l’on a vu appa­raître pro­gres­si­ve­ment l’orientation de l’asymptote : recom­po­si­tion des rela­tions inter­na­tio­nales ; réaf­fir­ma­tion de la sou­ve­rai­ne­té des nations ; début de la fin des ater­moie­ments turcs ; réfé­rence au droit inter­na­tio­nal impo­sé par la Russie ; dédol­la­ri­sa­tion des échanges com­mer­ciaux mon­diaux ; consti­tu­tions des réserves d’or dans dif­fé­rents pays. Tout cela évi­dem­ment mal­gré les ten­ta­tives sys­té­ma­tiques et pitoyables des États-Unis de vou­loir s’opposer à cette lame de fond à coups de menaces de sanc­tions éco­no­miques qui font un flop.

Mais cette courbe qui part de la pla­ti­tude, monte en expo­nen­tielle et se sta­bi­lise en asymp­tote, est jalon­née d’événements carac­té­ris­tiques. Si la chute de Lehman Brothers a consti­tué le début de la phase expo­nen­tielle, si le 3 sep­tembre 2013 a été le point d’inflexion de la courbe, il se pour­rait bien que les évé­ne­ments qui se déroulent au Venezuela en ce moment marquent le début de l’asymptote et par là, le vrai com­men­ce­ment du XXIe siècle.

Cette fois-ci, c’est NON !

Après la réélec­tion de Nicolas Maduro au Venezuela, les États-Unis viennent de ten­ter un coup d’État ins­ti­tu­tion­nel en dési­gnant eux-mêmes le chef d’État de ce pays en lieu et place du pré­sident élu. Il sem­ble­rait d’ailleurs que le coup d’État ins­ti­tu­tion­nel soit le nou­veau mode d’action amé­ri­cain pour ren­ver­ser un gou­ver­ne­ment, ain­si que le pré­cé­dent his­to­rique de la des­ti­tu­tion de Dilma Rousseff au Brésil l’a mon­tré en 2015–2016.

Mais face à cette nou­velle ingé­rence, cette fois-ci, la Russie et la Chine disent NON et apportent leur sou­tien mili­taire au pré­sident véné­zué­lien, et ce, de façon pré­ven­tive. Et tout ceci en plein cœur du pré car­ré amé­ri­cain tel qu’il avait été défi­ni en 1823 par la doc­trine Monroe.

Le Pentagone ne s’attendait évi­dem­ment pas à une telle réponse de la part des Russes et des Chinois, même si celle-ci est pour l’instant modeste ; on parle de 99 Russes et de 120 Chinois pré­sents au Venezuela. L’effet de sur­prise s’est retour­né contre les États-Unis. Cela étant, si la Russie et la Chine osent déployer des mili­taires au Venezuela, c’est qu’elles ont confiance dans leurs capa­ci­tés à maî­tri­ser la situa­tion, à jugu­ler le cycle de la vio­lence, et à rem­por­ter la vic­toire si le com­bat s’avère inévi­table. Il faut donc regar­der de plus près la nature de ces déploie­ments.

L’aide mili­taire russe et chi­noise au Venezuela com­por­te­rait, d’après cer­tains médias russes et ira­niens, les élé­ments sui­vants :

  • déploie­ment de sys­tèmes S‑300 autour des sites impor­tants, dont les aéro­ports, afin de contrer d’éventuels raids aériens ;

  • pos­sible mon­tée en puis­sance d’une base aérienne russe au Venezuela, en ver­tu des accords bila­té­raux entre les deux pays ;

  • for­ma­tion accé­lé­rée de pilotes véné­zué­liens sur les héli­co­ptères Mi-17V‑5, Mi-35 et Mi-26T, dans le cadre d’une lutte anti-gué­rilla, face à des infil­tra­tions pro­bables de mili­ciens en pro­ve­nance de Colombie ;

  • déploie­ment pos­sible d’un radar expé­ri­men­tal russe ;

  • déploie­ment de 120 mili­taires chi­nois sur l’île de Margarita, offi­ciel­le­ment pour dis­tri­buer de l’aide huma­ni­taire, mais par­mi les­quels des spé­cia­listes de la cyber­guerre.

On note­ra que dans cette liste, il est ques­tion de cyber­guerre ain­si que d’un pos­sible nou­veau radar russe expé­ri­men­tal.

Des ruptures technologiques

Rappelons ce qui est peut-être pas­sé inaper­çu dans nos médias ado­rés. Le 16 août 2016, la Chine a lan­cé sur orbite le pre­mier satel­lite expé­ri­men­tal quan­tique. Il pré­lude l’avènement des com­mu­ni­ca­tions invio­lables à l’horizon 2020–2030. Plus récem­ment, la Chine et la Russie ont annon­cé toutes deux qu’elles avaient déve­lop­pé un radar quan­tique opé­ra­tion­nel. Si l’on ajoute les décla­ra­tions de Vladimir Poutine le 1er mars 2018 à pro­pos des nou­veaux arme­ments hyper­so­niques russes, il sem­ble­rait que la Russie et la Chine aient fran­chi des seuils tech­no­lo­giques impor­tants et aient acquis, en matière de tech­no­lo­gie mili­taire, une avance cer­taine sur les pays occi­den­taux. Cela expli­que­rait le calme et la maî­trise avec les­quels ils s’engagent aux côtés de Nicolas Maduro au nom du droit inter­na­tio­nal.

Pendant que les capi­ta­listes occi­den­taux, obnu­bi­lés par les gains à court terme, détrui­saient les classes moyennes de leurs pays, pen­dant qu’ils pri­va­ti­saient à tour de bras les ser­vices publics et en par­ti­cu­lier ceux de l’Éducation et de la Recherche, pen­dant qu’ils trans­for­maient les grandes écoles et uni­ver­si­tés pres­ti­gieuses en machines de repro­duc­tion sociale consan­guine, pen­dant de temps-là, de l’autre côté du monde, les gou­ver­ne­ments stra­tèges, inves­tis­saient dans l’Éducation, la Formation et la Recherche, sous l’impulsion d’un État qui fixe les prio­ri­tés et alloue les res­sources.

Fin de transition de phase

Le posi­tion­ne­ment sino-russe dans l’affaire véné­zué­lienne marque à l’évidence que les rap­ports de force géo­po­li­tiques ont été bou­le­ver­sés ces der­nières années. Reste à savoir quelle sera l’attitude amé­ri­caine à court terme, entre colère, relents de supé­rio­ri­té et rai­son. Donald Trump ne semble pas très au point en matière de rela­tions inter­na­tio­nales. Il est entou­ré de trois fous-furieux pour trai­ter cette ques­tion : John Bolton, Mike Pompéo et Elliott Abrams.

La rai­son vien­dra-t-elle du Pentagone, avant ou après les pre­miers accro­chages ? Ou bien les rodo­mon­tades des fous-furieux se dégon­fle­ront-elles comme un bal­lon de bau­druche ? Une chose est sûre : cette affaire véné­zué­lienne jalonne bel et bien la tran­si­tion de phase qui s’achève et qui ouvre la voie au nou­veau para­digme des rela­tions inter­na­tio­nales du XXIe siècle.

C’est éga­le­ment une bonne nou­velle pour la lutte des Gilets Jaunes. Vous pen­sez peut-être qu’il n’y a pas de rap­port ? Pas si sûr…

Régis Chamagne