La pandémie de coronavirus ou comment disparaît le mythe rationaliste du progrès

Michel Maffesoli revient pour Le Courrier des Stratèges sur la crise du coro­na­vi­rus, qu’il pré­sente comme une crise de civi­li­sa­tion. À l’é­gal de la peste jus­ti­nienne qui avait annon­cé la déca­dence romaine, ou de la Grande Peste de 1348 qui a pré­ci­pi­té la fin du Moyen-Âge, le coro­na­vi­rus amène avec lui la mort du ratio­na­lisme pro­gres­siste domi­nant depuis Descartes.
La pen­sée libé­rée de Michel Maffesoli déran­ge­ra plus d’un homme moderne, comme elle avait déran­gé les pro­gres­sistes de l’Université de Nice Sophia-Antipolis en juin 2019.

Au-delà de nos humeurs, craintes, convic­tions, réac­tions, consen­te­ment, toutes choses étant de l’ordre de l’opinion, il convient d’aller à l’essentiel. C’est-à-dire, qu’au-delà des appa­rences, ce que le poète nomme bel­le­ment « le cla­po­tis des causes secondes », reve­nir à l’être des choses. En-deçà des « média­tions », de ces évi­dences déver­sées ad nau­seam par l’intelligentsia, reve­nir à ce qui est immé­dia­te­ment évident. Ce que la sagesse popu­laire a su for­mu­ler d’une manière lapi­daire : tout passe, tout casse, tout lasse !

Le coronavirus, modalité d’une crise sociétale

En la matière fin d’une Modernité en bout de course. Saturation d’un ensemble de valeurs de plus en plus désuètes.

Rappelons-nous, ici, d’une des éty­mo­lo­gies du terme crise : « kri­sis » comme le juge­ment por­té par ce qui est en train de naître sur ce qui est en train de mou­rir. Cela, on l’oublie trop sou­vent, en rédui­sant la crise à son aspect éco­no­mique. Simple dys­fonc­tion­ne­ment de ce que mon regret­té ami, Jean Baudrillard, nom­mait « la socié­té de consom­ma­tion », que quelques ajus­te­ments d’ordre poli­tique ne man­que­raient pas de cor­ri­ger pour le plus grand bien de tous.

C’est ain­si que l’on peut com­prendre la « crise sani­taire » comme une moda­li­té d’une crise socié­tale en cours, d’un chan­ge­ment de para­digme bien plus pro­fond.

En d’autres termes, la crise sani­taire comme expres­sion visible d’une dégé­né­res­cence invi­sible. Dégénérescence d’une civi­li­sa­tion ayant fait son temps. Civilisation dont le para­digme n’est plus recon­nu. La matrice de l’être-ensemble est deve­nue infé­conde.

Le précédent d’autres épidémies comme crises de société

Le ratio­na­lisme à courte vue peut concé­der qu’il s’agit là d’une allé­go­rie quelque peu mys­té­rieuse, voire mys­tique. Mais l’histoire ne manque pas d’exemples en ce sens. Il y en a même à foi­son. Je me contente de rap­pe­ler la grande peste cor­ré­la­tive de la fin de l’Empire romain. La fameuse peste « anto­nine » en 166, tout en cau­sant des mil­lions de morts, mar­qua le début de la déca­dence romaine.

Et que dire de la « peste noire », appe­lée éga­le­ment « mort noire » qui au XIVe siècle fut corol­laire de la fin du Moyen-Âge ? La Renaissance devait lui suc­cé­der. Ce que les his­to­riens nomment Black Death exprime bien le deuil qu’il conve­nait de faire vis-à-vis d’un ensemble de valeurs n’étant plus en adé­qua­tion avec un nou­vel esprit du temps en ges­ta­tion.

Terminons-en avec la méta­phore. Mais voi­là fort long­temps qu’avec quelques autres, tout en subis­sant les foudres d’une intel­li­gent­sia apeu­rée, je pointe, sou­ligne, ana­lyse la déca­dence de la moder­ni­té. La fin d’un monde n’étant plus défen­du que par des castes fières de leur supé­rio­ri­té illu­soire conti­nuant à seri­ner leurs fal­la­cieuses élu­cu­bra­tions. Il s’agit là d’une « socié­té offi­cielle » de plus en plus décon­nec­tée de la vie réelle. Et donc inca­pable de voir la dégé­né­res­cence intel­lec­tuelle, poli­tique dont les symp­tômes sont de plus en plus évi­dents.

Coronavirus et dégénérescence du mythe progressiste

Dégénérescence de quoi, sinon du mythe pro­gres­siste ? J’avais mon­tré dès 1979 que cor­ré­la­ti­ve­ment à l’idéologie du ser­vice public, ce pro­gres­sisme s’employait à jus­ti­fier la domi­na­tion sur la nature, à négli­ger les lois pri­mor­diales de celle-ci et à construire un monde selon les seuls prin­cipes d’un ratio­na­lisme dont l’aspect mor­bide appa­raît de plus en plus évident. La Violence tota­li­taire(1) d’un pro­gres­sisme à la fois benêt et des­truc­teur.

J’ai dit qu’il conve­nait de s’attacher à l’essentiel. Le point nodal de l’idéologie pro­gres­siste, c’est l’ambition voire la pré­ten­tion de tout résoudre, de tout amé­lio­rer afin d’aboutir à une socié­té par­faite et à un homme poten­tiel­le­ment immor­tel.

Qu’on le sache ou non, la dia­lec­tique, thèse, anti­thèse, syn­thèse est le méca­nisme intel­lec­tuel domi­nant. Le concept hégé­lien de « dépas­se­ment » (Aufhebung) est le maître mot de la mytho­lo­gie pro­gres­siste. C’est stric­to sen­su, une concep­tion du monde « dra­ma­tique », c’est-à-dire repo­sant sur la capa­ci­té à trou­ver une solu­tion, une réso­lu­tion à ce qui peut faire obs­tacle à la per­fec­tion à venir.

Hegel avec ses étudiants - Lithographie Kugler (1828)

Hegel avec ses étu­diants – Lithographie de Kugler (1828)

La mort est ce avec quoi il convient de s’accorder

Il est une for­mule de Karl Marx qui résume bien une telle mytho­lo­gie : chaque socié­té ne se pose que les pro­blèmes qu’elle peut résoudre. Ambition, pré­ten­tion de tout maî­tri­ser. C’est l’économie du salut ou l’histoire du salut d’obédience judéo-chré­tienne qui, dans les grands sys­tèmes socia­li­sant du XIXe siècle deviennent « pro­fanes », et vont ins­pi­rer tous les pro­grammes poli­tiques, gauche et droite confon­dues.

C’est bien cette concep­tion dra­ma­tique, donc opti­miste qui est en train de s’achever. Et, dans le balan­ce­ment inexo­rable des his­toires humaines, c’est « le sen­ti­ment du tra­gique de la vie » (Miguel de Unanumo) qui à nou­veau, tend à pré­va­loir. Le dra­ma­tique, je l’ai dit, est réso­lu­ment opti­miste. Le tra­gique est apo­rique, c’est-à-dire sans solu­tion. La vie est ce qu’elle est.

Plutôt que de vou­loir domi­ner la nature, on s’accorde à elle. Selon l’adage popu­laire, « on ne com­mande bien la nature qu’en lui obéis­sant ». La mort, dès lors, n’est plus ce que l’on pour­ra dépas­ser. Mais ce avec quoi il convient de s’accorder.

Voilà ce que rap­pelle, en majeur, la « crise sani­taire ». La mort pan­dé­mique est la sym­bole de la fin de l’optimisme propre au pro­gres­sisme moderne. On peut le consi­dé­rer comme une expres­sion du mys­tique pres­sen­ti­ment que la fin d’une civi­li­sa­tion peut être une déli­vrance et, en son sens fort, l’indice d’une renais­sance. « Index », ce qui pointe la conti­nui­té d’un vita­lisme essen­tiel !

La mort pos­sible, menace vécue quo­ti­dien­ne­ment, réa­li­té que l’on ne peut pas nier, que l’on ne peut plus dénier, la mort qu’inexorablement l’on est obli­gé de comp­ta­bi­li­ser, cette mort, omni­pré­sente, rap­pelle dans sa concré­tude que c’est un ordre des choses qui est en train de s’achever.

Ce qui est concret, je le rap­pelle : cum cres­cere, c’est ce qui « croît avec », avec un réel irré­fra­gable. Et ce réel, c’est peut-être ? réel­le­ment ? la mort de cet « ordre des choses » ayant consti­tué le monde moderne !

En quoi consiste la mort du monde moderne ?

Mort de l’économicisme domi­nant, de cette pré­va­lence de l’infrastructure éco­no­mique d’origine mar­xiste, cause et effet d’un maté­ria­lisme à courte vue. Outre la « socié­té de consom­ma­tion », Jean Baudrillard a fort bien mon­tré en quoi toute la vie sociale n’était qu’un « miroir de la pro­duc­tion ». Ce qui est la réduc­tion d’un être-ensemble essen­tiel à un « étant » on ne peut plus abs­trait, uni­que­ment pré­oc­cu­pé par le maté­riel que l’on ne maî­trise plus. On ne pos­sède plus les objets, l’on est pos­sé­dé par eux !

Mort d’une concep­tion pure­ment indi­vi­dua­liste de l’existence. Certes, les élites dépha­sées conti­nuent à émettre des pon­cifs du type « compte tenu de l’individualisme contem­po­rain », et autres sor­nettes de la même eau. Mais l’angoisse de la fini­tude, fini­tude dont on ne peut plus cacher la réa­li­té, incite, tout au contraire, à recher­cher l’entraide, le par­tage, l’échange, le béné­vo­lat et autres valeurs du même aca­bit que le maté­ria­lisme moderne avait cru dépas­ser.

La consan­gui­ni­té des élites est chose évi­dente. Leur endo­ga­mie est chose mor­ti­fère. Cet entre-soi est, on ne peut plus, mani­feste dans les pon­cifs moraux dont les oli­garques se gar­ga­risent.

Même « confi­nés » dans leur appar­te­ment, il est inté­res­sant de noter que les chants patrio­tiques ou celui du réper­toire popu­laire, sont repris en com­mun. Et ce afin de conju­rer, col­lec­ti­ve­ment l’angoisse propre au sen­ti­ment de fini­tude et, ain­si, d’exprimer la soli­da­ri­té devant la mort.

Encore plus fla­grant, la crise sani­taire signe la mort de la mon­dia­li­sa­tion, valeur domi­nante d’une élite qui, toutes ten­dances confon­dues, reste obnu­bi­lée par un mar­ché sans limite, sans fron­tière où, là encore, l’objet pré­vaut sur le sujet, le maté­riel sur le spi­ri­tuel.

Souvenons-nous de la judi­cieuse expres­sion du phi­lo­sophe Georg Simmel, rap­pe­lant que le bon équi­libre de toute vie sociale est l’accord devant exis­ter entre le « pont et la porte ». Le pont néces­saire à la rela­tion et la porte rela­ti­vi­sant cette rela­tion afin d’accéder à une har­mo­nie béné­fique pour tout un cha­cun.Georg Simmel - Philosophie des Geldes

Valorisation du localisme, fin de la mondialisation

Cette mon­dia­li­sa­tion à outrance est, c’est dif­fi­cile à le recon­naître, l’héritage de l’Universalisme propre à la phi­lo­so­phie des Lumières du XVIIIe siècle. Et la satu­ra­tion d’un tel état de choses va valo­ri­ser le loca­lisme. Ce que l’École de Palo Alto, en Californie, a nom­mé avec jus­tesse, la « proxé­mie ». C’est-à-dire l’interaction exis­tant entre l’environnement natu­rel et l’environnement social.

Ce que j’ai appe­lé « Écosophie », sagesse de la mai­son com­mune, ou, en termes plus fami­liers, recon­naître que « le lieu fait lien ». Toutes choses rap­pe­lant qu’à l’encontre du leit­mo­tiv mar­xiste : « l’air de la ville rend libre », for­mule arché­type du déra­ci­ne­ment, la glèbe natale retrouve une force et vigueur indé­niables.Michel Maffesoli - Écosophie

Enracinement dyna­mique rap­pe­lant que, comme toute plante, la plante humaine a besoin de racines pour pou­voir croître, avec force, jus­tesse et beau­té ! Ainsi face à la mort on ne peut plus pré­sente, est rap­pe­lé la néces­si­té de la soli­da­ri­té propre à un « idéal com­mu­nau­taire » que cer­tains conti­nuent à stig­ma­ti­ser en le taxant, sot­te­ment, de com­mu­nau­ta­risme. ”

Certains ? Qui sont-ils ? Tout sim­ple­ment ceux qui ayant le pou­voir de dire et de faire, conti­nuent à défendre bec et ongles l’économicisme, l’individualisme, le mon­dia­lisme, le maté­ria­lisme dont il a été ques­tion.

Consanguinité des élites et poncifs

La consan­gui­ni­té des élites est chose évi­dente. Leur endo­ga­mie est chose mor­ti­fère. Cet entre-soi est, on ne peut plus, mani­feste dans les pon­cifs moraux dont les oli­garques se gar­ga­risent.
Lieux-com­muns cachant mal, leur culte ata­vique de l’argent, leur ortho­doxie éco­no­mi­ciste et leur célé­bra­tion d’une échelle de valeurs de fait dépas­sée. Tout ceci à coup d’incantations : démo­cra­tie, valeurs répu­bli­caines, laï­ci­té, pro­gres­sisme, etc.

Tout cela s’exprimant dans des for­mules alam­bi­quées où les esprits aigus et le bon sens popu­laire repèrent aisé­ment les amphi­bo­lo­gies et les cercles vicieux. Formules sté­réo­ty­pées ne tra­dui­sant que l’essence de leurs pra­tiques et le fon­de­ment de leur désir pro­fond, celui d’une « sur­ad­mi­nis­tra­tion » leur assu­rant un pou­voir indé­pas­sable sur un peuple indé­crot­ta­ble­ment débile.

Louis XIV invitant Molière à partager son souper par Jean-Léon Gérôme (1862)

Louis XIV invi­tant Molière à par­ta­ger son sou­per par Jean-Léon Gérôme (1862)

Ces élites ayant oublié que com­man­der c’est ser­vir. Ce que tra­duit l’adage expri­mant au mieux la cohé­sion sociale : regnare ser­vire est. En bref, l’équilibre devant exis­ter entre la puis­sance de l’instituant et le pou­voir de l’institué, c’est-à-dire des ins­ti­tu­tions éco­no­miques, poli­tiques, sociales.

C’est parce qu’elles ne sai­sissent pas que la mort quo­ti­dienne, se rap­pe­lant à notre bon sou­ve­nir, signe iné­luc­ta­ble­ment la mort de la maté­ria­liste civi­li­sa­tion moderne, qu’il va y avoir ce que le socio­logue Vilfredo Pareto nom­mait, jus­te­ment, la cir­cu­la­tion des élites.

Pourquoi et comment y a‑t-il une circulation des élites ?

Circulation qui, Internet aidant, prend acte de la mort de la ver­ti­ca­li­té du pou­voir au pro­fit de l’horizontalité de la puis­sance socié­tale. Je l’ai sou­vent rap­pe­lé, la post­mo­der­ni­té n’est rien d’autre que la syner­gie de l’archaïque et du déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique. Autre manière de dire le retour du par­tage, de l’échange, de la soli­da­ri­té et autres valeurs pre­mières, fon­da­men­tales que la para­noïa des élites modernes avait cru, dia­lec­tique aidant, pou­voir « dépas­ser ».

La mort de la civi­li­sa­tion uti­li­ta­riste où le lien social est à domi­nante méca­nique, per­met de repé­rer la réémer­gence d’une soli­da­ri­té orga­nique. Organicité que la pen­sée éso­té­rique nomme « synar­chie ». Ce qu’avait éga­le­ment bien ana­ly­sé Georges Dumézil en rap­pe­lant l’interaction et l’équilibre exis­tant, à cer­tains moments, entre les « trois fonc­tions sociales » :
• la fonc­tion spi­ri­tuelle, fon­dant le poli­tique,
• le mili­taire,
• le juri­dique,
abou­tis­sant à la soli­da­ri­té socié­tale. Ainsi, au-delà de la sur­ad­mi­nis­tra­tion décon­nec­tée du Réel, c’est bien un tel holisme que l’on voit resur­gir de nos jours.
Mort du para­digme pro­gres­siste

Mais la prise en compte d’une telle synar­chie orga­nique néces­site que l’on sache le dire avec les mots étant le plus en per­ti­nence avec le temps. Il est amu­sant, il vau­drait mieux dire déso­lant, de lire sous la plus d’un édi­to­ria­liste bien en cour, que la situa­tion est dra­ma­tique et quelques lignes plus loin par­ler de son aspect tra­gique.

La for­mule de Platon, tou­jours d’actualité : « la fraude aux mots » est le signe iné­luc­table d’une dégé­né­res­cence ache­vée. La concep­tion « dra­ma­tique » est le propre d’une élite croyant trou­ver à tout une solu­tion oppor­tune. Le « tra­gique », bien au contraire, s’accorde à la mort. Il sait, d’un savoir incor­po­ré, savoir propre à la sagesse popu­laire, vivre la mort de tous les jours.

Voilà en quoi la crise sani­taire por­teuse de mort indi­vi­duelle est l’indice d’une crise civi­li­sa­tion­nelle, celle de la mort du para­digme pro­gres­siste ayant fait son temps. Peut-être est-ce cela qui fait que le tra­gique ambiant, vécu au quo­ti­dien, est loin d’être morose, conscient qu’il est d’une résur­rec­tion en cours. Celle où dans l’être-ensemble, dans l’être avec, dans le visible social, l’invisible spi­ri­tuel occu­pe­ra une place de choix.

Michel Maffesoli,
Professeur émé­rite à la Sorbonne
Membre de l’Institut uni­ver­si­taire de France

À paraître : La nos­tal­gie du sacré, Éditions du Cerf, 2020

(1) Michel Maffesoli, La Violence tota­li­taire (1979) in Après la moder­ni­té, CNRS Éditions, 2008.