Mine Saint-Éloy

2018, l’année du centenaire

À Jules et par lui, à tous nos héros de la Grande Guerre

Il n’est pas une journée sans qu’on nous rappelle les « heures sombres » de notre Histoire, la Shoah, la colonisation, etc. Pourtant, chaque jour de cette année aura été le centenaire de centaines de morts tragiques dans toutes les familles de France.
Jusqu’au 11 novembre, jour de l’armistice de 1918, cette année du centenaire aura brillé par l’absence de commémorations ; l’indifférence cruelle pour nos anciens. Il est vrai qu’aujourd’hui, l’Histoire de France, les Français de souche, tout le monde s’en fout ! Un côté ringard dans la modernité sociétale de nos élites.

Jules Louis Pavie naquit le 6 octobre 1880 à Cransac dans l’Aveyron. Il sera mineur dans le Rouergue (voir notre article du 4 mai : Le Rouergue et ses gueules noires, hier et aujourd’hui).
De la classe 1900, il effectue son service militaire au prestigieux 122e Régiment d’Infanterie créé en 1809 à Rodez. À cette époque, les hommes effectuaient un service militaire d’une durée de 3 ans.

Rodez 122e Régiment Infanterie

Une fois libéré de ses obligations militaires, Jules passe dans la réserve de l’armée d’active, c’est-à-dire qu’en cas de mobilisation, il devra compléter les rangs décimés de son régiment. Ces réservistes avaient entre 25 et 35 ans. Ce fut le cas de Jules Louis Pavie qui sera justement rappelé à la limite d’âge, 34 ans en 1915. De 35 à 45 ans, les réservistes d’active passaient dans la réserve des régiments territoriaux, moins exposés à la mitraille.

Il reprend son activité civile en 1904 pour quelques années de paix dans son Aveyronnais. Il se marie et a deux enfants : Marceau né en 1908 et Juliette née en 1910. À cette époque la vie dans les villages de province se perpétue invariablement depuis des générations, dans les paroisses. On parle le patois et dans bien des endroits, l’autorité est le curé. Le clocher rythme la vie des campagnes. Beaucoup de ces gens ont grandi et vécu dans leur village, sans savoir même à quelle couronne ils appartenaient ou qui gouvernait. On ne voyageait pas, les informations étaient inexistantes. L’horizon des yeux était la limite du monde. On transmettait ses savoirs, oralement. On reprenait le métier du père.

Le 28 juillet 1914 le tocsin va mettre un terme à cette France multiséculaire, rurale et paisible, pour le premier grand ravage de la mondialisation naissante. On va brutalement passer des guerres en dentelle à la boucherie mécanisée, l’enfer de la modernité. Aucun de ces paysans et de ces ouvriers n’imaginait ce qui allait arriver. On s’éclairait encore à la lampe à pétrole, pas d’électricité. Alors les mitrailleuses, les tanks et les avions, la grosse Bertha, personne n’en soupçonnait l’existence.
La guerre pour l’ami Bidasse, c’est le fusil Lebel, les bandes molletières et le pantalon rouge garance. Il est fier de son bel uniforme, porte la moustache bien taillée et il est bien coiffé.

Uniforme fantassin 1914

Il va vite devenir un poilu pouilleux vivant avec les rats, la vermine et la grippe espagnole. Personne ne pouvait deviner la suite tragique à venir. Son régiment est tout de suite engagé en Belgique avec une brutalité inouïe. Le 20 novembre 1914, le 122e RI relève des Anglais à Zillebeke. La ville d’Ypres avait brûlé, la vieille cité du Moyen Âge avec son beffroi fut détruite par un déchaînement d’artillerie. Les soldats aménagèrent des tranchées dans des conditions difficiles. L’hiver fut très froid. Dans la plaine de Flandres, les digues ayant été rompues par les Alliés, les soldats durent lutter contre la boue, dans laquelle ils s’enfonçaient jusqu’au dessus des genoux.

Des galeries des mines aux galeries des tranchées

Les pertes en officiers et en hommes du 122e RI furent considérables : 1400 morts en moins de quatre mois, depuis l’arrivée en Belgique.
À cette époque, un régiment comptait environ 3500 hommes. Ses effectifs étaient reconstitués au fur et à mesure des pertes sur le front. Au cantonnement, les réservistes étaient rappelés par ordre d’ancienneté de classe et partaient, la fleur au fusil.
Jules Louis Pavie est engagé dans la première campagne de Champagne de janvier à mai 1915.
Dans la Marne, le général de Langle se décide à porter tout son effort sur un front d’environ huit kilomètres entre la ferme de Beauséjour et le bois de Perthes. Les Allemands siégeant sur une hauteur, les soldats français essayeront de reprendre la ferme. Mais les « casques à pointe » avaient organisé et fortifié un lacis de tranchées. Cette position à laquelle se heurteront les poilus tout au long du premier trimestre de 1915, sera baptisée « Fortin de Beauséjour ». Ce bastion sera pris et repris 7 fois entre mi‐​février et mi‐​mars 1915. Il y règne une incessante guerre de mines souterraines et d’assauts à la baïonnette, particulièrement meurtriers.
Le 14 mars 1915, les 122e et 142e régiments d’infanterie attaquent à l’est. Le 122e parvient, à une vingtaine de mètres de la cote 196, où il se retranche. Des mitrailleuses installées dans le Ravin des Cuisines laissent les compagnies se déployer et les prennent par de violents feux de flanc. La vie du soldat 2e classe Jules Louis Pavie s’arrêtera ce jour, à 13 heures dans ces funestes tranchées. Veux heures à peine plus tard, vers 15 heures, par suite des hécatombes subies, le mouvement en avant est suspendu. Le soir, on compte 126 hommes hors de combat.
Mort moins de 10 mois après le début de la guerre. Passé de la la barre à mine dans les galeries de charbon à la baïonnette dans les tranchées. Le coup de grisou l’a épargné, l’explosion des mines militaires a eu raison de la vie de cet homme fauché à 35 ans par les Allemands. Il n’aura même pas une médaille. Tout juste une fiche manuscrite deux ans après.

Après son sacrifice, la tuerie mécanisée continuera encore trois ans, sur le même rythme de pertes humaines. Pendant ces quatre années, il sera tué ou blessé l’équivalent d’un régiment entier… par jour, rien qu’en France ! 1 400 000 morts. Un génocide européen. L’Europe ne s’en remettra jamais.

Beaucoup de morts n’ont pu être identifiés (enterrés, déchiquetés ou abandonnés). Le 2e classe Jules Luis Pavie repose probablement dans l’un des six ossuaires de Minaucourt, parmi ses milliers de compagnons d’infortune.

Ossuaire Minaucourt

Que reste‐​il de cette saignée ? Personne n’en tirera les conséquences.

Jules Louis a extrait le charbon pour les forges du Français Schneider qui fabriquait des canons…


… pendant que « Hans l’Allemand » extrayait le charbon de la Ruhr pour les forges de Krupp.

Jules et Hans s’entre-tueront pour défendre le capital de ceux qui les ont exploités, ceux qui envoyaient la troupe pour mater leurs grèves d’ouvriers en 1869. Les Français et les Allemands, qui ne se connaissaient pas, se sont étripés pour des capitalistes qui se connaissaient et passaient leurs vacances ensemble en villégiature dans les stations balnéaires de la Côte d’Azur ou d’ailleurs.

La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas”, prévient Paul Valéry (né à Sète en 1871, mort à Paris en 1945).

Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues (Aix‐​en‐​Provence, 5 août 1715 – Paris, 28 mai 1747) nous prévient depuis bien plus longtemps encore sans que beaucoup ne l’entendent : « Le vice fomente la guerre, la vertu combat ».

• Honte à tous ces affairistes génocidaires. Les responsables marchands de canons et leurs financiers ne seront jamais inquiétés, ils feront fortune et sont encore là aujourd’hui pour nous imposer leurs conflits lucratifs.
• Honte à tous ces fossoyeurs de notre Histoire qui ne l’enseignent plus à nos enfants et pour qui notre pays n’est qu’un hôtel de passage(1).


Le deuxième classe Pavie a laissé une veuve de 28 ans et deux orphelins de 4 et 6 ans. Sa fille de quatre ans, Juliette trop jeune, ne gardera aucun souvenir de son père mineur. Les ouvriers étaient rarement photographiés à cette époque. Il n’y a aucune image de cet homme.
Jules Louis Pavie est mon arrière grand‐​père. S’il lit ces lignes, j’espère qu’il aura un petit bonheur posthume dans son ciel. Celui de ne pas avoir disparu de la mémoire des vivants. Peut‐​être se retournerait‐​il dans son ossuaire s’il voyait ce qu’est devenu son pays, celui pour lequel il s’est sacrifié. Jules Louis Pavie, simple troufion même pas décoré, mon aïeul, tu es un héros. Reçois la médaille de la fierté de tes descendants. Tu es sous l’Arc de Triomphe.

Michel Lebon

(1) Pourquoi pas un hôtel de passe ?

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2 commentaires

  1. Vandenbergues Marcel

    Le 5 août 2018, il y a bien eu la commémoration de la décisive bataille d’Amiens. Magnifique et émouvante cérémonie qui a réuni plus de 2 000 personnes, dont le prince William et la Première ministre britannique Theresa May.
    Ce qui nous sert honteusement de président n’a même pas daigné sortir de sa piscine de Brégançon pour venir y assister, alors même que ses propres aïeux sont d’Amiens.
    Cet « homme ? » cupide, cynique, n’a même pas de respect pour sa famille, alors les Français…

  2. Fernand Jourdan

    Question à Attali :
    « Et Israël, c’est un hôtel aussi ?»

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