La vallée de la Roya retombe dans l’isolement

Certains de nos contacts dans la val­lée de la Roya nous avaient pro­mis de beaux affron­te­ments pour les élec­tions muni­ci­pales. Les pro­blèmes évo­qués semblent loin­tains. Et la val­lée de la Roya est retom­bée dans son iso­le­ment, loin des agi­ta­tions pas­sion­nelles du lit­to­ral.

L’écologie reste au pre­mier plan, comme par­tout, avec — ici — la cir­cu­la­tion des poids lourds, qui rem­place celle des trains que le gou­ver­ne­ment aban­donne.
Les migrants sont moins visibles à Breil, où Cédric Herrou le héros déco­ré, exploite un « cam­ping » estam­pillé Emmaüs pour faire tra­vailler ses petits pro­té­gés
Les loups éga­le­ment se font dis­crets.
La Vallée des Merveilles semble endor­mie sous la neige, et les auto­mo­bi­listes endor­mis au volant, atten­dant que le feu du tun­nel du col de Tende passe enfin au vert. Rien de bien agi­té donc, est-ce un bien, est-ce un mal ?

Le pro­blème du pas­sage des camions de plus de 19 tonnes vient d’être inter­dit par le tri­bu­nal admi­nis­tra­tif, qui a ain­si don­né rai­son aux cinq maires des com­munes concer­nées :
• Jean-Pierre Vassalo, maire de Tende,
• Brigitte Bresc, maire de Saorge,
• Philippe Oudot, maire de Fontan,
• Daniel Alberti, maire de La Brigue,
• André Ipert, maire de Breil.
C’est une véri­table vic­toire dans la bataille contre les poids-lourds que mènent les élus de la Roya depuis sep­tembre 2017. Face à cette annonce, le maire de Tende n’a pas caché pas sa satis­fac­tion :
« On se bat pour la sécu­ri­té des auto­mo­bi­listes et la sécu­ri­té de nos infra­struc­tures » a t‑il expli­qué… Il est vrai que la route étroite n’est pas du tout adap­tée au pas­sage de ces énormes camions, et que le croi­se­ment dans cer­tains virages était par­fois plus que ris­qué ! Il fau­dra donc désor­mais prendre l’au­to­route, ce qui ne satis­fait pas du tout nos amis ita­liens.

Du côté des migrants, on a sup­pri­mé des « check-points », où les gen­darmes mon­taient la garde sans agres­si­vi­té aucune. Un de moins dans la Roya elle-même, un de moins à Sospel, je n’ai pas pu véri­fier pour les autres. Quant à la star immi­gra­tion­niste, sans doute fati­gué par son acti­vi­té exi­geante (il devait s’oc­cu­per selon ses dires, de par­fois 250 clan­des­tins par jour qui débar­quaient dans sa pro­prié­té), il s’est recon­ver­ti. Cedric_Herrou_doigt_honneur_Festival_CannesIl faut dire que les migrants n’u­ti­lisent plus sou­vent son iti­né­raire. Ils ont choi­si d’autres voies pour pas­ser d’Italie en France, aidés en cela par des pas­seurs afri­cains de l’ouest ou du nord, plus pro­fes­sion­nels, dont cer­tains ont jus­te­ment été embar­qués la semaine der­nière. Le pas­seur offi­ciel et déco­ré a, du coup, bas­cu­lé vers un autre type d’ac­ti­vi­té, com­bi­nant prag­ma­tisme et uto­pie. L’éleveur de poules a en effet créé en juillet der­nier la pre­mière « com­mu­nau­té Emmaüs pay­sanne de France ».

Camping_Cedric_Herrou

Les débuts du cam­ping Cédric Herrou en mars 2018, avant son label de qua­li­té « Emmaüs »

Cabanes en bois mais avec sani­taires, toi­lettes sèches et cui­sine com­mune, on est loin du quatre étoiles mais ça ira bien quand même pour cer­tains.

Quant au tun­nel de Tende, sans mau­vais jeu de mot, il semble que l’on puisse enfin en voir le bout ! Après le scan­dale du vol de 200 tonnes de métal en 2017, sui­vi de la mise en exa­men de 16 per­sonnes, le vaste chan­tier était res­té à l’ar­rêt presque trente mois, exas­pé­rant beau­coup de monde des deux côtés de la fron­tière. Le consor­tium turi­nois Edilmaco est par­ve­nu le 14 février à un accord avec l’Anas, l’a­gence natio­nale des routes ita­liennes, et a désor­mais pour mis­sion de livrer, à l’ho­ri­zon 2024, un second tun­nel à côté du tun­nel his­to­rique, qui sera pour sa part réha­bi­li­té. Un chan­tier à plus de 200 mil­lions d’eu­ros et un axe de liai­son fran­co-ita­lien indis­pen­sable… À suivre.

Hors de ces points noirs qui se résorbent petit à petit, les élec­tions muni­ci­pales à venir ne semblent pas vrai­ment enthou­sias­mer les foules, même si on nous pro­met­tait le contraire. Par exemple à la Brigue où l’on nous avait pré­sen­té une sérieuse volon­té d’op­po­si­tion contre le maire sor­tant Daniel Alberti, il sem­ble­rait que le souf­flé soit bien retom­bé, que les oppo­sants se soient bien cal­més. Faute de per­son­na­li­té cha­ris­ma­tique ? À la belle pla­quette édi­tée par la muni­ci­pa­li­té sor­tante où celle-ci énu­mère toutes les actions à mettre à son cré­dit (quatre pages où l’on a vrai­ment tout recen­sé, y com­pris la par­ti­ci­pa­tion à des réunions…), la liste d’op­po­si­tion réplique avec un flyer en cou­leur pro­po­sant des mesures somme-toute inté­res­santes pour les Brigasques, axées sur l’a­gri­cole, la voi­rie ou les locaux muni­ci­paux, mais rien de bien révo­lu­tion­naire à oppo­ser… faute peut-être d’un groupe de per­sonnes aux per­son­na­li­tés beau­coup trop dif­fé­rentes pour for­mer un ensemble cohé­rent, les meilleurs y côtoyant les pires… La Brigue - Pont au coqAinsi j’ai peur que le Pont du Coq (illus­tra­tion ci-des­sus), pour­tant pro­té­gé, ne laisse tou­jours pas­ser ses pri­vi­lé­giés en sur­charge, que la culture de cer­taines herbes non aro­ma­tiques ne devienne un peu plus éten­due, que les voyages en Thaïlande ne se péren­nisent, bref, que le vil­lage conti­nue à ron­ron­ner de sa plus belle manière…

Patrice LEMAÎTRE

[notre illus­tra­tionà la une : le Palais de Justice de Nice, le 17 octobre 2018]