Pour Michel Maffesoli : « L’ère des soulèvements populaires arrive »

Dans la veine des ana­lyses qu’il mène depuis des décen­nies, Michel Maffesoli publie une nou­velle ana­lyse brillante dans Le Courrier des Stratèges qui fait suite à celle du 25 mars : La pan­dé­mie de coro­na­vi­rus ou com­ment dis­pa­raît le mythe ratio­na­liste du pro­grès.
Cette fois-ci Michel Maffesoli nous montre que nous vivons une crise civi­li­sa­tion­nelle. Il nous pré­vient : « L’air du temps est à la révolte des masses. Et rien ni per­sonne n’en sera indemne.« 
On ne peut plus guère s’é­ton­ner que la pen­sée libé­rée de Michel Maffesoli dérange l’Establishment, comme elle avait déran­gé les pontes de l’Université de Nice Sophia-Antipolis en juin 2019.
Prenez le temps de lire ce texte, vous non plus n’en sor­ti­rez pas indemne !

De l’ère des révo­lu­tions à l’ère des sou­lè­ve­ments popu­laires
La seces­sio ple­bis, ou le peuple reti­ré sur l’Aventin
Les men­songes de l’oligarchie font la révolte popu­laire
Pornographie de l’entre-soi éli­taire
Musique pro­fonde de la sagesse popu­laire
Face à la faillite des élites dépha­sées
La Nation, le lieu, le lien
L’orgie émo­tion­nelle du génie popu­laire
Métapolitique de l’idéal com­mu­nau­taire
Dans le deuil du monde ratio­na­liste : les ins­tincts ances­traux
Le peuple, puis­sance mal­adroite mais ins­ti­tuante
Incise sur la rudesse des sou­lè­ve­ments popu­laires
Le droit divin du peuple reprend vigueur
La tech­no­cra­tie désem­pa­rée face à l’ère du « Nous »
Nous visons une crise civi­li­sa­tion­nelle

Le fami­lier des pro­me­nades en mon­tagne ne manque pas de remar­quer que les beaux lacs ponc­tuant les hautes val­lées alpines sont on ne peut plus calmes en leur sur­face. Mais leurs bas-fonds sont ani­més par de constants grouille­ments. De temps à autre ces der­niers appa­raissent à l’extérieur sous formes de bulles géantes trou­blant la quié­tude du lac. Bulles aus­si sou­daines qu’éphémères. Disparaissant, en effet, pour renaître plus tard quand le grouille­ment inté­rieur se fait à nou­veau trop pres­sant !

Voilà une image qui per­met de com­prendre les sou­lè­ve­ments qui, actuel­le­ment, troublent la vie de nos socié­tés. Il s’agit bien, en effet, de bulles explo­sives, appe­lées à se renou­ve­ler, en ce qu’elles expriment le grouille­ment, à la fois pro­fond et violent, ani­mant une socié­té offi­cieuse ne se sen­tant plus du tout « repré­sen­tée » par la socié­té offi­cielle ayant le pou­voir ins­ti­tu­tion­nel. D’où l’ambiance insur­rec­tion­nelle carac­té­ris­tique de toute fin d’époque.

De l’ère des révolutions à l’ère des soulèvements populaires

Dans notre pro­gres­sisme natif nous avons du mal à accep­ter que les époques se suivent et ne se res­semblent pas. Des esprits aigus ont pu noter, à juste titre, la « fin de l’ère des révo­lu­tions » (E. Hobsbawm). Si nous savons voir, avec luci­di­té, l’architecture des socié­tés contem­po­raines, nous pou­vons dire, avec assu­rance, que nous assis­tons à la nais­sance de l’ère des sou­lè­ve­ments popu­laires.

Gilets Jaunes Victoire 06 - 14 mars 2020

Les Gilets Jaunes du rond-point de la Victoire à Cannes (14 mars 2020)

La mul­ti­pli­ca­tion de ces sou­lè­ve­ments, il y a un an le mou­ve­ment des Gilets Jaunes en fut une illus­tra­tion emblé­ma­tique, ne manque pas de mettre en exergue, au-delà d’un soi-disant indi­vi­dua­lisme, le déve­lop­pe­ment d’un « nous com­mu­nau­taire ». « Nous » sou­li­gnant, par ses révoltes ou son abs­ten­tion, l’implosion d’une « socié­té pro­gram­mée » par une sur­ad­mi­nis­tra­tion tech­no­cra­tique. Société pro­gram­mée par un pou­voir sur­plom­bant de plus en plus fac­tice et contes­té.

La secessio plebis, ou le peuple retiré sur l’Aventin

D’antique mémoire, on voit, resur­gir, régu­liè­re­ment, ce qui fut à Rome la seces­sio ple­bis. Le peuple ne se recon­nais­sant plus dans le Sénat se reti­ra sur l’Aventin. Il fit séces­sion. J’ai déjà indi­qué que c’était ain­si que l’on pou­vait com­prendre le mou­ve­ment des « Gilets Jaunes » en France. Mais, afin d’élargir le pro­blème, recon­nais­sons que c’est en de nom­breux pays que l’on peut consta­ter le désac­cord pro­fond exis­tant entre les poli­tiques et le peuple.Gilets Jaunes arrête prendre pour cons Champs Élysées

Et ce, parce que ce peuple ne sup­porte plus le men­songe propre au dis­cours offi­ciel. Mensonge se mas­quant der­rière les éter­nelles rabâ­chages de la bien­pen­sance. Mensonge se revê­tant de l’habit du mora­liste propre à ce que Hegel nomme, jus­te­ment, les « belles âmes ». Mensonge de ces « experts », jour­na­listes et poli­tiques, toutes ten­dances confon­dues, dont le déno­mi­na­teur com­mun est le psit­ta­cisme. Ce sont, en effet, des per­ro­quets, répé­tant à lon­gueur de temps et d’antenne les mêmes lieux com­muns d’une affli­geante et pré­ten­tieuse bana­li­té ! Diafoirus est bien vivant.

On se sou­vient de la for­mule de Platon, dans la République : « C’est donc à ceux qui gou­vernent la cité, si vrai­ment on veut l’accorder à cer­tains, que revient la pos­si­bi­li­té de men­tir ». Mais le phi­lo­sophe, bon connais­seur de la poli­tique, éta­blit une dis­tinc­tion entre le « men­songe d’ignorance », accep­table parce qu’humain, et le « men­songe en parole », que le men­teur pro­fesse consciem­ment.

Les mensonges de l’oligarchie font la révolte populaire

C’est ce der­nier qui carac­té­rise l’oligarchie actuelle ! Il suf­fit, à cet égard, de rap­pe­ler que pour celle-ci le « people » tend à rem­pla­cer le vrai peuple. C’est cela qui est la cause et l’effet du confor­misme logique fai­sant qu’il existe une « pen­sée admis­sible », celle des pou­voirs éta­blis, tota­le­ment étran­gère à la réa­li­té de la vie cou­rante. Ce qui engendre un aveu­gle­ment dont on n’a pas encore mesu­ré tous les effets.Sybeth Ndaye - gaffes

C’est cet aveu­gle­ment qui est la cause et l’effet d’un entre-soi média­ti­que­ment poli­tique aux effets on ne peut plus per­vers. Aveuglement qui sus­cite un mépris viru­lent vis-à-vis des peuples en révolte. Peuples dont les réac­tions sont qua­li­fiées d’une manière on ne peut plus erro­née de « popu­listes ». L’entre-soi, carac­té­ris­tique essen­tielle de cette élite est la néga­tion même de l’idée de repré­sen­ta­tion sur laquelle, ne l’oublions pas, s’est fon­dé l’idéal démo­cra­tique moderne.

Mais de tout cela on peut sou­rire. En repre­nant, cum gra­no salis la sen­tence de Bossuet, on peut même en rire, car « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils ché­rissent les causes ». Il est des mou­ve­ments iné­luc­tables, la révolte des peuples est l’un d’eux. Faut-il le rap­pe­ler : rien n’arrête une idée dont le temps est venu !

Pornographie de l’entre-soi élitaire

N’est-ce pas l’automimétisme de l’entre-soi qui carac­té­rise les diverses et (trop) nom­breuses décla­ra­tions publiques que pro­pose le pou­voir poli­tique ? Celles à pro­pos de la crise sani­taire en cours sont, par­ti­cu­liè­re­ment, éclai­rantes ! Automimétisme que l’on retrouve, éga­le­ment, dans les ébats indé­cents, qua­si­ment por­no­gra­phiques dans les­quels ce pou­voir se donne en spec­tacle. Pour uti­li­ser un terme de Platon, on est en pleine « théâ­tro­cra­tie ». Spécificité des périodes de déca­dence. Moment où l’authentique démo­cra­tie, la puis­sance du peuple est tota­le­ment occul­tée.

Automimétisme de l’entre-soi ou auto-repré­sen­ta­tion voi­là ce qui est la néga­tion ou la déné­ga­tion du pro­ces­sus de repré­sen­ta­tion. Voilà ce qui en appelle à une trans­fi­gu­ra­tion du poli­tique. On ne repré­sente plus rien sinon, à courte vue, soi-même. Une Caste on ne peut plus iso­lée qui en ses diverses modu­la­tions, poli­tique, jour­na­lis­tique, intel­lec­tuelle est sur­tout iden­tique à elle-même et fidèle à son idéal « avant-gar­diste » qui consiste, ver­ti­ca­li­té oblige, à pen­ser et à agir pour un soi-disant bien du peuple.

Cette orgueilleuse ver­ti­ca­li­té s’enracine dans un fan­tasme tou­jours et à nou­veau actuel : « Le peuple ignore ce qu’il veut, seul le Prince le sait » (Hegel). Le « Prince » peut revê­tir bien des formes, de nos jours celle d’une intel­li­gent­sia qui, d’une manière pré­ten­tieuse, entend construire le bien com­mun en fonc­tion d’une rai­son abs­traite et quelque peu tota­li­taire, rai­son mor­bide on ne peut plus étran­gère à la vie cou­rante. C’est cela la « sur­ad­mi­nis­tra­tion » tech­no­cra­tique.

Musique profonde de la sagesse populaire

À l’opposé de la pré­ten­tion au savoir abso­lu de ce ratio­na­lisme mor­bide, ratio­na­lisme pure­ment ins­tru­men­tal, les sou­lè­ve­ments contem­po­rains ne font qu’exprimer, en majeur, la sagesse popu­laire, véri­table conser­va­toire des « us et cou­tumes ». Sagesse de la tra­di­tion. Sagesse de la ver­tu, en son sens fort : « vir­tu », ser­vant de ciment, c’est cela l’authentique éthique (ethos) à tout être-ensemble fon­da­men­tal

Ceux qui ont le pou­voir de faire ou de dire vitu­pèrent à loi­sir les vio­lences ponc­tuant les sou­lè­ve­ments popu­laires, sou­li­gnant bien la satu­ra­tion vis à vis du poli­tique, de la poli­tique, des poli­tiques. Mais la vraie « vio­lence tota­li­taire » n’est-elle pas celle de cette bureau­cra­tie céleste qui d’une manière abs­traite édicte mesures éco­no­miques, consignes sociales et autres incan­ta­tions de la même eau en une série de « dis­cours appris » n’étant plus en prise avec le réel propre à la socia­li­té quo­ti­dienne ?

Ceux-là même qui voyaient, en par­lant des « Gilets Jaunes », une « ver­mine para­dant chaque same­di », ceux-là peuvent-ils com­prendre la musique pro­fonde à l’œuvre dans la sagesse popu­laire ? Certainement pas. Ce sont, tout sim­ple­ment, des pleu­reuses pres­sen­tant, confu­sé­ment, qu’un monde s’achève.
Ce sont des notables étant dans l’incapacité de com­prendre la fin du monde qui est le leur. Et pour­tant cette caste s’éteint inexo­ra­ble­ment. Extinction qui est fré­quente dans les his­toires humaines.

Face à la faillite des élites déphasées

Écoutons, à cet égard, la judi­cieuse remarque de Chateaubriand. « L’aristocratie a trois âge suc­ces­sifs : l’âge des supé­rio­ri­tés, l’âge des pri­vi­lèges, l’âge des vani­tés ; sor­tie du pre­mier, elle dégé­nère dans le second et s’éteint dans le der­nier ».

On ne sau­rait mieux dire la « faillite des élites » contem­po­raines : n’étant plus en phase avec la réa­li­té sociale de base, car elles pri­vi­lé­gient leurs droits au mépris de leurs devoirs. Le « tous pour­ris » de la conver­sa­tion du Café du Commerce ne fai­sant que vitu­pé­rer la cupi­di­té de cette élite en déshé­rence, pré­oc­cu­pée, essen­tiel­le­ment, de postes agui­chants, de salaires confor­tables, de places acquises sur les fameux « pla­teaux » télé­vi­suels. Toutes choses en appe­lant à ce que Vilfredo Pareto nom­mait, jus­te­ment, la « cir­cu­la­tion des élites » ayant fait leur temps.

Le bien­fait des sou­lè­ve­ments, des insur­rec­tions, des révoltes, c’est de rap­pe­ler, avec force, qu’à cer­tains moments l’ubris, l’orgueil des sachants ne fait plus recette. Par là se mani­feste l’importance de ce qui n’est pas appa­rent. Manifestation de l’indicible et de l’invisible. Le « Roi clan­des­tin » (Georg Simmel) de l’époque retrouve alors une force et une vigueur que l’on ne peut plus nier.

L’effervescence socié­tale, bruyam­ment (mani­fes­ta­tions) ou en silence (abs­ten­tion) est une manière de dire qu’il est insup­por­table de conti­nuer à entendre ces « étour­dis-ins­truits », ayant le mono­pole légi­time de la parole offi­cielle, pous­ser des cris d’orfraie au moindre mot, à la moindre atti­tude qui dépasse leur savoir appris.

Manière de rap­pe­ler, pour reprendre une for­mule de Joseph de Maistre, « les hommes qui ont le droit de par­ler en France ne sont point la Nation ».

La Nation, le lieu, le lien

Car qu’est-ce que la Nation ? En son sens éty­mo­lo­gique, natio, c’est ce qui fait que l’on nait (nas­cere) ensemble. Que l’on par­tage une âme com­mune, que l’on existe en fonc­tion et grâce à un prin­cipe spi­ri­tuel. Toutes choses échap­pant aux Jacobins dog­ma­tiques, qui en fonc­tion d’une concep­tion abs­traite du peuple ne com­prennent en rien ce qu’est un peuple réel, un peuple vivant, un peuple concret. C’est-à-dire un peuple sachant que le lieu est un lien.
Le lieu fait lien. C’est ce loca­lisme qui est le cœur bat­tant, ani­mant en pro­fon­deur, les vrais débats, ceux fai­sant l’objet de ras­sem­ble­ments, ponc­tuant les mani­fes­ta­tions ou les regrou­pe­ments ayant eu lieu, en leur temps, sur les « ronds-points ». Mais que l’on retrouve, éga­le­ment, en période de confi­ne­ment, dans les « bal­cons ». Lieux sym­bo­liques, par exemple en France où l’on frappe des mains ensemble pour célé­brer le cou­rage des « soi­gnants » expo­sés en ce moment d’épidémie, par­fois trop du fait de l’imprévoyance des ges­tion­naires de l’hôpital. En Italie, bal­cons où l’on chante des chants patrio­tiques ou popu­laires pour confor­ter le sen­ti­ment d’être-ensemble. Au Brésil où l’on s’emploie à conspuer un Président mépri­sé.

Au-delà de l’obsession spé­ci­fique de la poli­tique moderne, le pro­jet loin­tain fon­dé sur une phi­lo­so­phie de l’Histoire assu­rée d’elle-même, ces ras­sem­ble­ments et ces « célé­bra­tions » col­lec­tives mettent l’accent sur le lieu que l’on par­tage, sur les us et cou­tumes qui nous sont com­muns.

C’est cela le loca­lisme, une spa­tia­li­sa­tion du temps en espace. Ou encore, en lais­sant filer la méta­phore scien­ti­fique, une « ein­stei­ni­sa­tion » du temps. Être – ensemble pour être-ensemble sans fina­li­té ni emploi. D’où l’importance des affects, des émo­tions par­ta­gées, des vibra­tions com­munes. En bref, l’émotionnel.

L’orgie émotionnelle du génie populaire

Pour reprendre une figure mytho­lo­gique, « l’ombre de Dionysos » s’étend à nou­veau sur nos socié­tés. Chez les Grecs, l’orgie (Orgè) dési­gnait le par­tage des pas­sions, proche de ce que l’on nomme de nos jours, sans trop savoir ce que l’on met der­rière ce mot : l’émotionnel. Sans le déve­lop­per lon­gue­ment puisque j’en ai déjà par­lé dans « Courrier des stra­tèges », l’émotionnel rap­pelle une irré­fra­gable éner­gie, d’essence un peu mys­tique, expri­mant que la soli­da­ri­té humaine prime toutes choses et en par­ti­cu­lier l’économie qui est l’alpha et l’oméga de la bien­pen­sance moderne.

L’émotionnel et la soli­da­ri­té de base sont là pour rap­pe­ler que le génie des peuples est avant tout spi­ri­tuel. C’est cela que para­doxa­le­ment sou­lignent les révoltes ou sou­lè­ve­ments en cours. Et ce un peu par­tout de par le monde. Les uns et les autres actua­lisent (c’est-à-dire rendent pré­sent) ce qui est sub­stan­tiel (ou éter­nel) . Ce qui est caché au plus pro­fond des consciences. Qu’il s’agisse de la conscience col­lec­tive (Durkheim) ou de l’inconscient col­lec­tif (Jung). Voilà bien ce que le pro­gres­sisme natif des élites ne veut pas voir. C’est par peur du « Nous » col­lec­tif qu’elles bran­dissent le spectre du popu­lisme.

Ce « spi­ri­tuel » s’exprime bien dans cette remarque de Gustave Le Bon, grand connais­seur de la « psy­cho­lo­gie des foules », on ne peut plus d’actualité. Gustave Le Bon - Psycholoogie des foules« Passer de la bar­ba­rie à la civi­li­sa­tion en pour­sui­vant un rêve, puis décli­ner et mou­rir dès que ce rêve a per­du sa force, tel est le cycle de la vie d’un peuple ». Je consi­dère que les sou­lè­ve­ments actuels tra­duisent le désir, confus, dif­fus, cer­tai­ne­ment incons­cient, la recherche, ou la régé­né­ra­tion de ce rêve fon­da­men­tal et struc­tu­rel.

Métapolitique de l’idéal communautaire

On est, dès lors, dans la méta­po­li­tique. Une méta­po­li­tique fai­sant fond comme je l’ai indi­qué sur les affects par­ta­gés, sur les ins­tincts pre­miers, sur une puis­sance étant au-delà ou en-deçà du pou­voir et qui par­fois refait sur­face. Et ce d’une manière irré­sis­tible. Comme une impul­sion quelque peu erra­tique, ce qui n’est pas sans inquié­ter ceux qui par­mi les obser­va­teurs sociaux res­tent obnu­bi­lés par la phi­lo­so­phie des Lumières (18e siècle) ou par les théo­ries de l’émancipation, d’obédience socia­li­sante ou mar­xi­sante propres au 19e siècle et lar­ge­ment répan­dues d’une manière plus ou moins consciente chez tous les « ins­truits » des pou­voirs et des savoirs éta­blis.

En son temps, contre la « vio­lence tota­li­taire » des bureau­cra­ties poli­tiques, j’avais mon­tré, en inver­sant les expres­sions de Durkheim que la soli­da­ri­té méca­nique était la carac­té­ris­tique de la moder­ni­té et que la soli­da­ri­té orga­nique était le propre des socié­tés pri­mi­tives. C’est celle-ci qui renaît de nos jours dans les mul­tiples insur­rec­tions popu­laires.

Solidarités orga­niques qui, au-delà de l’individualisme, pri­vi­lé­gient le « Nous » de l’organisme col­lec­tif. Celui de la « tri­bu », celui de l’idéal com­mu­nau­taire en ges­ta­tion. Organicité tra­di­tion­nelle, ne pou­vant qu’offusquer le ratio­na­lisme du pro­gres­sisme sim­plet dont se targuent tous les poli­tiques contem­po­rains.

Dans le deuil du monde ratio­na­liste : les ins­tincts ances­traux

La fin d’UN monde, celui de la moder­ni­té, per­met d’accéder à un autre monde. Mais pour cela il convient de faire un « tra­vail de deuil » condui­sant à l’acceptation de ce qui émerge. En bref, la Renaissance induite par et dans les sou­lè­ve­ments popu­laires, sou­lè­ve­ments dif­fus, cette véri­table « renais­sance » ne peut se com­prendre que si on se sou­vient de l’antique for­mule alchi­mique : « Ordo ab chaos ». À quoi on peut rajou­ter : « Ordo ab ori­gine ». Pas en amont vers la Tradition.

Oui, contre ce pro­gres­sisme tout à la fois benêt et des­truc­teur, on voit renaître les « ins­tincts ances­traux » ten­dant à pri­vi­lé­gier la pro­gres­si­vi­té de la tra­di­tion. La phi­lo­so­phie pro­gres­sive, c’est l’enracinement dyna­mique. La tra­di­tion ce sont les racines d’hier, tou­jours por­teuses de vita­li­té. L’authentique intel­li­gence « pro­gres­sive », spé­ci­fi­ci­té de la sagesse popu­laire, c’est cela même com­pre­nant que l’avenir est un pré­sent offert par le pas­sé.

C’est cette conjonc­tion propre à la triade tem­po­relle (pas­sé, pré­sent, ave­nir) que pour reprendre les termes de Platon ces « mon­treurs de marion­nettes » que sont les poli­tiques obnu­bi­lés par la « théa­tro­cra­tie » sont inca­pables de com­prendre. La vani­té creuse de leur savoir tech­no­cra­tique fait que les mots qu’ils emploient, les faux débats et les vrais spec­tacles dont ils sont les acteurs atti­trés sont deve­nus de simples méca­nismes lan­ga­giers, voire des incan­ta­tions qui dis­sèquent et règle­mentent, mais qui n’apparaissent au plus grand nombre que comme de futiles diver­tis­se­ments. Les révoltes des peuples tentent de sor­tir de la gri­saille des mots vides de sens, de ces coquilles creuses et inin­tel­li­gibles. En rap­pe­lant les formes élé­men­taires de la soli­da­ri­té, le phé­no­mène mul­ti­forme des sou­lè­ve­ments est une ten­ta­tive de réamé­na­ger le monde spi­ri­tuel qu’est tout être-ensemble. Et ce à par­tir d’une sou­ve­rai­ne­té popu­laire n’entendant plus être dépos­sé­dée de ses droits.

Le peuple, puis­sance mal­adroite mais ins­ti­tuante

Les révoltes des peuples rap­pellent que ne vaut que ce qui est raci­né dans une tra­di­tion qui, sur la longue durée, sert de nappe phréa­tique à toute vie en socié­té. Ces révoltes actua­lisent l’instinct ances­tral de la puis­sance ins­ti­tuante, qui, de temps en temps, se rap­pelle au bon sou­ve­nir du pou­voir ins­ti­tué.

Voilà ce qui en son sens fort consti­tue le génie du peuple, génie n’étant, ne l’oublions pas, que l’expression du gens, de la gente, c’est-à-dire de ce qui assure l’éthos de toute vie col­lec­tive. Cet être-ensemble que l’individualisme moderne avait cru dépas­sé et qui res­sur­git de nos jours avec une force inéga­lée.

Mais voi­là, à l’encontre de l’a‑priorisme des sachants, a‑priorisme dog­ma­tique étant le four­rier de tous les tota­li­ta­rismes, ce génie s’exprime mal­adroi­te­ment, par­fois même d’une manière inco­hé­rente en se lais­sant domi­ner par les pas­sions vio­lentes. L’effervescence fort sou­vent bégaie.

Et comme le rap­pelle Ernest Renan : « Ce sont les bégaie­ments des gens du peuple qui sont deve­nus la deuxième bible du genre humain ».

Ernest Renan

Ernest Renan par Anders Zorn

Remarque judi­cieuse, sou­li­gnant qu’à l’encontre du ratio­na­lisme mor­bide, à l’encontre de « l’esprit appris » des ins­truits, le bon sens prend tou­jours sa source dans l’intuition.
Celle-ci est une vision de l’intérieur. L’intuition est une connais­sance immé­diate, n’ayant que faire des médias. C’est-à-dire n’ayant que faire de la média­tion propre aux inter­pré­ta­tions des divers obser­va­teurs ou com­men­ta­teurs sociaux.

C’est cette vision de l’intérieur qui per­met de recon­naître ce qui est vrai, ce qui est bon dans ce qui est. Et qui du coup, n’accorde plus créance au mora­lisme repo­sant sur la rigide logique du « devoir-être ».

C’est ain­si que le bon-sens intui­tif sai­sit le réel à par­tir de l’expérience, à par­tir du corps social, qui dès lors, n’est plus une simple méta­phore, mais une incon­tour­nable évi­dence. Et ce au-delà des lieux com­muns de la bien­pen­sance, la sym­pa­thie ou l’empathie spi­ri­tuelles rede­viennent l’élément essen­tiel de toute vie en socié­té.

Incise sur la rudesse des soulèvements populaires

Cette puis­sance socié­tale ne va pas sans une cer­taine rudesse. Mais n’en est-il pas ain­si chaque fois qu’une muta­tion de fond se pro­duit ? Et il est las­sant d’entendre toutes les « belles âmes » tenant le haut du pavé média­tique, s’insurger en chœur, chœur des vierges effa­rou­chées, contre la vio­lence, injus­ti­fiable bien sûr, de ces sou­lè­ve­ments.

Ont-ils oublié ce que ne man­qua pas de sou­li­gner, à diverses reprises, Michel Bakounine : « la volup­té de la des­truc­tion est en même temps une volup­té créa­trice ».

Car, à l’encontre d’une réa­li­té quelque peu rachi­tique, à l’opposé d’un « prin­cipe de réa­li­té » essen­tiel­le­ment éco­no­mi­ciste, dont le « pou­voir d’achat » est l’alpha et l’oméga, le point nodal des sou­lè­ve­ments popu­laires est, struc­tu­rel­le­ment, une per­pé­tuelle « quête du Graal », c’est-à-dire une recherche spi­ri­tuelle.

Chevaliers Quête du Graal

Les Chevaliers à la Table du Graal (enlu­mi­nure extraite de La Quête du Saint Graal, manus­crit sur par­che­min, copié à Tournai en 1351)

L’esprit du peuple a l’intelligence supérieure du cœur

Voilà qui peut paraître quelque peu para­doxal. Faire réfé­rence à l’intelligence du cœur. Horresco refe­rens ! Comment est-ce pos­sible quand on ne conçoit l’intelligence que sous sa forme ratio­na­liste. Ainsi que je l’avais nom­mé dans ma cri­tique du « mythe du Progrès » dès 1979, la caste tech­no­cra­tique, sous ses modu­la­tions intel­lec­tuelles (on dit main­te­nant « experts »), poli­tiques, jour­na­lis­tiques, cette caste donc, est inca­pable de com­prendre que le génie du peuple s’exprime mieux dans son sou­ci spi­ri­tuel que dans des pré­oc­cu­pa­tions poli­tiques.

Tout sim­ple­ment parce que cette caste, en son ratio­na­lisme mor­bide, tout en se disant démo­cra­tique, est rien moins que démo­phile. Les sem­pi­ter­nelles incan­ta­tions à pro­pos des valeurs répu­bli­caines et de leurs fon­de­ments démo­cra­tiques, cachent mal son « avant-gar­disme » natif. Pour la Caste le peuple est sot, il faut l’éduquer et le conduire !

Cette pseu­do-intel­li­gent­sia, on ne peut plus dépha­sée, en son idéo­lo­gie pro­gres­siste ne peut pas sai­sir l’atmosphère men­tale de l’époque.

Ce que le phi­lo­sophe Ortega y Gasset, en son livre pré­mo­ni­toire : La Révolte des masses, nom­mait « l’impératif atmo­sphé­rique » du moment. C’est parce qu’elle ne sait pas s’adapter au chan­ge­ment de cli­mat spi­ri­tuel en cours que la Caste subi­ra le sort qui fut celui, en leur temps, des dino­saures : périr.

La Modernité pour­ris­sante est à l’agonie. Ses repré­sen­tants caducs ne peuvent même pas envi­sa­ger que toute muta­tion, car c’est bien de cela dont il s’agit, com­porte une dose de mys­tère.

Ortega y Gasset - La Révolte des masses Joseph de Maistre

Le droit divin du peuple reprend vigueur

Dans cette muta­tion et, contre les divers « sachants » s’arrogeant le mono­pole de la parole publique, s’exprime ce que dans la tra­di­tion tho­miste, Joseph de Maistre nom­mait le « droit divin du peuple ». Souveraineté de la puis­sance natu­relle qui, régu­liè­re­ment, se rap­pelle au bon sou­ve­nir des pou­voirs éta­blis. Ceux-ci n’étant que délé­gués et devant rendre des comptes au peuple qui en est le légi­time déten­teur. Ainsi que le rap­pelle l’antique adage : Omnis auto­ri­tas a popu­lo.

C’est cette auto­ri­té qui reprend force et vigueur. Elle rap­pelle que, telle une vraie royau­té, l’opinion est reine d’un monde. Le peuple reprend la parole contre ceux qui, avec l’arrogance, la suf­fi­sance et la jac­tance que l’on sait l’ont mono­po­li­sée. Les divers com­men­ta­teurs parlent, avec com­ponc­tion, pour ne rien dire. Et de cela on com­mence à se rendre compte. Componction des dis­cours tech­no­cra­tiques de la Caste au pou­voir. Elle a une concep­tion pure­ment ora­toire de la poli­tique. Elle tient ses dis­cours pour des actes ! Pour elle le dis­cours est action.

Ce sont moins des réponses bien for­ma­tées qui sont atten­dues, que la capa­ci­té de savoir poser des ques­tions. Ce que les sou­lè­ve­ments signi­fient c’est que n’est plus accep­té un monde sans ques­tion et plein de réponses. Tout sim­ple­ment parce que c’est à par­tir de l’insaisissable, ce qui est en deve­nir, ce qui est ques­tion­nant, que l’on peut sai­sir le sai­sis­sable. Celui de la vie Réelle.

Ne l’oublions pas. C’est quand on ne sait pas dire, avec jus­tesse, ce qui est, c’est quand le mora­lisme, ce qui « devrait être », prend le des­sus, que le peuple fait séces­sion.

L’enjeu n’est donc pas négli­geable. Il faut trou­ver les mots, les moins faux pos­sible, pour dire la « volup­té créa­trice » qui, plus ou moins mal­adroi­te­ment, est en ges­ta­tion dans notre post­mo­der­ni­té nais­sante. Les lieux com­muns et diverses bien-pen­sances ne suf­fisent plus, il faut avoir l’audace et le cou­rage d’une pen­sée de haute mer. Là encore, entiè­re­té de l’être, le cou­rage n’est-il pas, tout à la fois, « le cœur et la rage » ?

La technocratie désemparée face à l’ère du « Nous »

La tech­no­cra­tie poli­tiste est inca­pable de com­prendre l’émergence d’une « ère du Nous ». « Nous » s’employant à créer un monde har­mo­nieux, à par­tir du monde tel qu’il est, et non plus à par­tir de ce que des théo­ries abs­traites auraient aimé qu’il soit. Au-delà de ceux qui, avec une men­ta­li­té de maître d’école, conti­nuent de faire la leçon, de ceux qui sont enfer­més dans les étroites limites d’un savoir appris dans les grandes écoles, au-delà des lieux com­muns dog­ma­tiques, la révolte gronde et elle conti­nue­ra à gron­der.

C’est dans les pla­te­formes liber­taires qu’il faut cher­cher la revi­vis­cence de la vie. C’est dans la har­diesse de vues qui est y est pro­po­sée que s’élabore en son sens fort une éthique nou­velle. « Ethos » étant tout sim­ple­ment, le ciment confor­tant la vie de toute socié­té. Ce ciment consis­tant à confor­ter les cœurs et les esprits dans un être-ensemble où ce qui est pri­mor­dial, c’est être-avec. Réalisation effec­tive d’un centre de l’union, pré­oc­cu­pa­tion essen­tielle d’une dyna­mique socié­tale digne de ce nom.

Voilà ce que l’on n’ose pas dire.

Le cli­mat est à l’effervescence. Les divers sou­lè­ve­ments, un peu par­tout de par le monde en sont l’ expres­sion on ne peut plus élo­quente. Il s’agit d’un « impé­ra­tif atmo­sphé­rique » auquel per­sonne ne peut échap­per. L’air du temps est à la révolte des masses. Et rien ni per­sonne n’en sera indemne.
Tout au plus faut-il savoir l’accompagner, savoir la dire, le plus jus­te­ment pos­sible afin qu’elle ne s’aigrisse pas en une forme per­verse, immaî­tri­sable et san­gui­naire à sou­hait !

Nous visons une crise civilisationnelle

Une muta­tion de fond, une crise civi­li­sa­tion­nelle est en train de s’opérer sur les réseaux sociaux, les forums de dis­cus­sion, les sites et autres pla­te­formes du netac­ti­visme. C’est là qu’il faut suivre l’émergence de la socia­li­té en cours de ges­ta­tion.

C’est cette presse alter­na­tive qui rend mieux compte des échanges, par­tages, entraides ayant fait des ronds-points un véri­table Aventin post­mo­derne.

On est loin là de la com­ponc­tion du dis­cours offi­ciel celui de la Caste dont le loca­taire de l’Élysée est le par­fait repré­sen­tant. Componction à laquelle s’appliquerait bien cette remarque de Jean-Jacques Rousseau : « Quel style ! Qu’il est guin­dé ! Que d’exclamations ! Que d’apprêts ! Quelle emphase pour ne dire que choses com­munes ! Quels grands mots pour des petits rai­son­ne­ments ! Rarement du sens, de la jus­tesse ; jamais ni finesse, ni force, ni pro­fon­deur. Une dic­tion tou­jours dans les nues, et des pen­sées qui rampent tou­jours. »
Tout est dit.

Michel Maffesoli
Professeur Émérite à la Sorbonne
Membre de l’Institut Universitaire de France

Michel Maffesoli - 2013