Maffesoli : face au fanatisme musulman, l’homme doit faire avec sa part d’ombre et de lumière

31 octobre 2020 | 1 com­men­taire

Michel Maffesoli nous fait toujours du bien. Prenez le temps de lire :

Le dan­ger guet­tant chaque civi­li­sa­tion, quelle qu’elle soit, ce n’est pas la mort, mais bien la peur de la mort. L’aseptie sociale que celle-ci entraîne est, indu­bi­ta­ble­ment, le signe de la déca­dence achevée. 

Penthée et Dionysos : mourir d’ennui ou mourir de faim

Un mythe, que l’on a par trop ten­dance à oublier, en témoigne. Cadmos, fon­da­teur de la ville de Thèbes, a deux petits fils. Il confie la ges­tion de la cité au pre­mier d’entre eux : Penthée. Il s’agit d’un sage ges­tion­naire, le bon tech­no­crate du moment, appli­quant, avec effi­ca­ci­té, toutes les mesures, ration­nel­le­ment pen­sées, cen­sées assu­rer le bien-être de ses conci­toyens. Mais ce bien-être maté­riel, c’est-à-dire quan­ti­ta­tif, méca­ni­ciste, tend à oublier un mieux-être, bien plus qua­li­ta­tif, où le plai­sir d’être a sa part.

En bref Thèbes a rache­té le fait de ne pas mou­rir de faim par celui de mou­rir d’ennui.

Châtiment Penthée

Le châ­ti­ment de Penthée (fresque murale 1er siècle ap. J.-C, Florence, mai­son des Vettii)

C’est alors que les femmes de la cité, conduites par Agavé, la mère de Penthée, vont qué­rir, de l’autre côté de la mer Égée, l’autre petit-fils de Cadmos : Dionysos. Figure com­plexe s’il en est ! C’est un métèque ne rési­dant pas en Grèce même. Il est cet ambi­gu sexuel, que les sculp­tures antiques repré­sentent comme « bi-frons » : une face d’adolescent andro­gyne, une autre de grand gaillard bar­bu. Enfin, à la dif­fé­rence des autres dieux « oura­niens », tour­nés vers le ciel, c’est une divi­ni­té chto­nienne, de cette terre-ci (« chtho­nos »). C’est un autoch­tone, atta­ché aux valeurs sen­sibles, voire sensualistes.

Ces femmes intro­duisent donc Dionysos dans la cité. Ce qui génère les fameuses « dio­ny­sies » ou bac­cha­nales, engen­drant quelques vio­lences ritua­li­sées et cana­li­sées. Le sang coule a mini­ma : seul Penthée est tué. Mais, dans cette ani­ma­tion, Thèbes récu­père son âme. Et grâce à cette « homéo­pa­thi­sa­tion » de la mort, elle retrouve le goût de vivre.

Vivre sa mort tous les jours pour mériter de vivre

Ce petit apo­logue peut nous aider à com­prendre que c’est en accep­tant de vivre sa mort de tous les jours que l’on peut méri­ter de vivre. La recon­nais­sance de la fini­tude humaine étant cela-même qui conforte le vou­loir-vivre, indi­vi­duel et col­lec­tif, carac­té­ri­sant toutes les socié­tés équi­li­brées. Peut-être est-ce cela dont il est ques­tion dans la crise civi­li­sa­tion­nelle en cours dont la crise sani­taire n’est qu’un indice avant-coureur.

La France, foyer où s’élaborèrent les grandes et belles valeurs du monde moderne, éprouve, toutes ten­dances théo­riques confon­dues, une véri­table crainte devant la muta­tion de fond s’amorçant sous nos yeux. D’où la mul­ti­pli­ci­té des réac­tions, celles des élites tech­no­cra­tiques, qui, au-delà de leurs appa­rences ration­nelles, uti­li­sant les divers para­vents scien­ti­fiques, ne sont rien moins qu’émotionnelles. Ce qui est bien curieux, car cette émo­tion­na­li­té est proche de celle du peuple. Mais là, stig­ma­ti­sa­tion de « popu­lisme » aidant, elle sera taxée de « complotisme » !

Ces mêmes réac­tions, poli­ti­ciennes, « scien­tistes », jour­na­lis­tiques, ne veulent, en rien, recon­naître la dis­tinc­tion, pro­po­sée par Max Weber entre « le savant et le poli­tique ». Distinction condui­sant comme nous le rap­pe­lait à loi­sir un de mes maîtres, Julien Freund, à une stricte « neu­tra­li­té axio­lo­gique ». Chemin de pen­sée se conten­tant de consta­ter ce qui est et non ce qui « devrait être », ce qui pour­rait être ou ce que l’on aime­rait qui soit etc. C’est cela la « per­ti­nence » propre à la démarche uni­ver­si­taire, éclai­rant ceux qui en fonc­tion de légi­times enga­ge­ments poli­tiques, sociaux veulent et peuvent s’en servir.

Mais là encore l’ambiance émo­tion­nelle du moment est loin de favo­ri­ser la pen­sée et l’action sereines. Et tout comme le poli­tique, le jour­na­liste, l’expert se parant des cau­tions sup­po­sées scien­ti­fiques, nom­breux sont les sup­po­sés cher­cheurs qui sont « enga­gés », mili­tant pour des causes qui, toutes légi­times qu’elles soient, n’ont rien à voir avec la démarche intel­lec­tuelle. Celle-ci, pour reprendre, encore, une dis­tinc­tion pro­po­sée par M. Weber, se conten­tant des « juge­ments de fait » n’ayant rien à voir avec les « juge­ments de valeur » propres à la morale.

La soumission à la tyrannie sanitaire préfigure un esclavage consenti

Mais pour évi­ter le mora­lisme propre à l’oligarchie média­ti­co-poli­tique, il convient d’éviter la confu­sion des mots : « Mal nom­mer les choses contri­bue au mal­heur du monde » (Albert Camus). Il est, on ne peut plus, urgent de réveiller le sens des mots.

D’où la néces­si­té de rap­pe­ler que la morale est rien moins qu’éthique, et que le drame n’a rien à voir avec le tragique.

La moder­ni­té est essen­tiel­le­ment dra­ma­tique : le drame (« drao » en grec) consiste à trou­ver une solu­tion, une réso­lu­tion. Le cer­veau rep­ti­lien des élites modernes s’emploie à recher­cher une socié­té par­faite à venir. Karl Marx l’a bien résu­mé : « Chaque socié­té se pose les pro­blèmes qu’elle peut résoudre ». La dia­lec­tique en est l’instrument de choix. Dans la « mar­xi­sa­tion » contem­po­raine des esprits, cen­sé­ment éclai­rés, le concept hégé­lien de « dépas­se­ment » (Aufhebung) est le b.a‑ba de toute analyse.

C’est en fonc­tion de ce dépas­se­ment « dra­ma­tique » que la tech­no­cra­tie édicte des normes, des règles, des lois sup­po­sées intan­gibles assu­rant les fon­da­tions du mora­lisme ambiant. C’est cela la « vio­lence tota­li­taire » d’un État sur­plom­bant qui, grâce à un « ser­vice public » ayant, de fait, mis le public à son ser­vice, s’emploie à créer ce « meilleur des mondes » où la sou­mis­sion à la tyran­nie sani­taire pré­fi­gure la dic­ta­ture d’une alié­na­tion « soft », celle d’un escla­vage consenti.

http://www.cartoongallery.eu/englishversion/gallery/brazil/carlos-amorim/?show=slide

Carlos Alberto da Costa Armorim (cari­ca­tu­riste bré­si­lien né en 1964)

Esclavage dont le fon­de­ment essen­tiel est la pro­messe d’un bon­heur assu­ré. N’est-ce point cela que pro­phé­ti­sait le sym­pa­thique Saint Just (le bien nom­mé !) qui se ser­vait de la « Terreur » et de la guillo­tine, pour pro­mou­voir l’avènement du bon­heur, « cette idée neuve en Europe ». Et ce parce que l’on peut, dans une huma­ni­té régé­né­rée, dépas­ser le mal, la dys­fonc­tion, la mala­die, voire la mort. Bon résu­mé, quelque peu cari­ca­tu­ral, du mythe du Progrès ini­tié par la phi­lo­so­phie des Lumières. C’est de cela que témoigne le trans­hu­ma­nisme qui en est l’héritier direct. C’est cela qui sert de fon­de­ment au bien-être maté­ria­liste, quan­ti­ta­tif, méca­ni­ciste, carac­té­ri­sant une époque moderne en ago­nie.

Les Lumières se sont employées à refuser toute finitude

Tout autre est le fon­de­ment de ce que fut la pré­mo­der­ni­té, et de ce qu’est la post­mo­der­ni­té. Il s’agit d’accepter, puis de s’ajuster et de s’accommoder à la fini­tude humaine. C’est la néces­si­té (« anan­ké »), stoï­cisme oblige, rap­pe­lant qu’il convient de s’accorder, tant bien que mal, à ce qui est. Resurgissement du « sen­ti­ment tra­gique de l’existence » (Miguel de Unamuno). Il s’agit là d’une sen­si­bi­li­té popu­laire, voire d’un ins­tinct ances­tral venu du fond des âges, rap­pe­lant qu’au-delà ou en deçà des « droits », il y a des obli­ga­tions nous ren­dant dépen­dants de la nature-mère, de la com­mu­nau­té, en bref d’une trans­cen­dance outre­pas­sant l’égoïsme égo­tiste carac­té­ri­sant l’individualisme moderne. Ce que rap­pelle « la néces­si­té, c’est que le tra­gique est apo­rique, c’est-à-dire sans solu­tion a prio­ri ».

Gilbert Durand, à la suite de S. Lupasco, par­lait, à l’opposé de la dia­lec­tique, d’une logique « contra­dic­to­rielle ». Le contraire : mal, dys­fonc­tions, mort… ne peut être dépas­sé. Il faut, comme le rap­pelle la sagesse popu­laire, « faire avec ». Le catho­li­cisme tra­di­tion­nel rap­pe­lait cela. Le culte marial de « Notre-Dame de la bonne mort » (église Saint Porchaire à Poitiers) ou celui de « Notre-Dame du bien mou­rir » (Abbaye de Fongombault), ou le Quatrième mys­tère Glorieux du Rosaire, celui de l’Assomption de la Vierge Marie, en témoignent. Ce qui rap­pelle l’image cos­tras­tée d’une huma­ni­té pétrie, tout à la fois, de lumière et de ténèbre .

Ainsi par­mi bien d’autres carac­té­ris­tiques essen­tielles, l’analyse propre à la post­mo­der­ni­té, constate-t-elle, avec luci­di­té, le renou­veau de la notion de limite. La fron­tière, le ter­ri­toire, le ter­roir etc. rede­viennent d’actualité. Ainsi que je l’ai, à de mul­tiples reprises, indi­qué, le lieu fait lien. Pour reprendre une dia­lo­gie du phi­lo­sophe Georg Simmel : le « Pont et la Porte ». 

Si le pont a carac­té­ri­sé la moder­ni­té, le désir de la porte retrouve une force et vigueur indé­niable. Un oxy­more peut résu­mer cela : « l’enracinement dyna­mique ! »

S’accommoder de la fini­tude ou s’accorder à elle, voi­là bien ce que la para­noïa des Lumières s’est employée, avec constance, à refu­ser. Refus du clair-obs­cur qu’est toute exis­tence, indi­vi­dua­liste ou col­lec­tive. Refus de l’ombre fai­sant de chaque homme un dan­ge­reux « zom­bie », un mort vivant capable, dès lors, des pires vio­lences san­glantes. Refus de l’ombre sus­ci­tant des tri­bus de « zom­bies » se repais­sant de car­nages on ne peut plus san­gui­naires. Et ce au nom d’un fana­tisme reli­gieux au plus haut point débridé.

Aboutir à une harmonie conflictuelle, ou à un équilibre tensionnel

Il s’agit là d’un para­doxe que j’ai rap­pe­lé, avec force (La Nostalgie du sacré, Cerf, 2020). C’est le rou­leau com­pres­seur du ratio­na­lisme qui, en désen­chan­tant le monde, a pu sus­ci­ter les regains per­vers (« per via », pre­nant des voies détour­nées) d’un tel fana­tisme. Dont l’islamisme est, actuel­le­ment, l’expression achevée.

Sur un tel fana­tisme san­glant, peut-être n’est-il pas inutile de rap­pe­ler, avec Joseph de Maistre, que la « divi­ni­té des Mahométans est un dieu des raz­zias ». Ou encore en citant les pre­mières pages du très beau livre d’Ernest Renan sur l’Averroïsme, que « quand Averroès mou­rut, en 1198, la phi­lo­so­phie arabe per­dit en lui son der­nier repré­sen­tant et le triomphe du Coran sur la libre pen­sée fut assu­ré pour au moins six-cents ans. » Ce qui rap­pelle, avec jus­tesse, que seule la pen­sée libre, dans sa conci­sion cra­quante de sens, échappe à la logor­rhée habi­tuelle des élites déconnectées.

La pen­sée libre apprend à s’accorder, tant bien que mal, à ce qui est. Par exemple s’ajuster à l’agressivité struc­tu­relle de la nature humaine, ou encore, dans la crainte et le trem­ble­ment, savoir vivre une vio­lence maî­tri­sée ou ritua­li­sée. En ce sens la méta­phore de l’ombre a pour fonc­tion de rendre atten­tif au fait que c’est en sachant inté­grer l’élément non-ration­nel, et à bien des égards émo­tion­nel, que l’on arrive à une socié­té équi­li­brée. Pour reprendre, ici, une remarque de Martin Heidegger : accep­ter l’animalité per­met d’éviter la bes­tia­li­té. Et c’est quand on refuse une telle dia­lo­gie que les agres­sions mul­tiples et diverses peuvent se mul­ti­plier et de nos jours, l’actualité n’est pas avare d’exemples en ce sens.

En effet, au-delà du « diver­tis­se­ment » poli­ti­cien ou celui, ce qui revient au même, propre à la « médio­cri­té de la média­cra­tie », dont les dis­cours se situent tou­jours à la sur­face de l’être-social, à l’encontre de tout cela, il faut rap­pe­ler, avec force, que l’humaine nature est struc­tu­rel­le­ment com­plexe. Et qu’il est, donc, néces­saire, d’accepter son entiè­re­té dans laquelle la vie et la mort, le bien et le mal sont, inex­tri­ca­ble­ment, mélés. Voilà ce qu’est l’ « obli­ga­tion » natu­relle rap­pe­lant, au-delà de la « logique dis­jonc­tive » (ou… ou), propre à la moder­ni­té, qu’il existe une logique « conjonc­tive » (et… et) que la sagesse popu­laire, elle, n’a en rien oublié.

Voilà le constat qu’il faut, avec luci­di­té, faire. Et ce afin d’éclairer ceux dont c’est la fonc­tion d’agir : les poli­tiques en par­ti­cu­lier ain­si que les « res­pon­sables » de tous poils. En repre­nant une belle expres­sion du car­di­nal Nicolas de Cues (« De la docte igno­rance ») : la « coin­ci­den­tia oppo­si­to­rum », la coïn­ci­dence des choses oppo­sées, doit se faire en ayant le cou­rage de reje­ter ce qui ne peut pas, ne doit pas être inté­gré : par exemple, de nos jours, le fana­tisme struc­tu­rel de l’islam. Et ce afin d’aboutir à une har­mo­nie conflic­tuelle, ou à un équi­libre tensionnel.

Première page d’un manus­crit enlu­mi­né de De doc­ta igno­ran­tia, Codex 218, fol. 1r (XVe siècle), biblio­thèque de l’hô­pi­tal Saint-Nicolas, Bernkastel-Kues (cli­quer sur l’i­mage pour l’agrandir)

On n’est plus, dès lors, dans la morale uni­ver­sa­liste, propre à la moder­ni­té, dont la satu­ra­tion est, on ne peut plus évi­dente. L’éthique quant à elle, (« ethos » ren­voyant aux manières d’être, au séjour par­ta­gé, aux habi­tudes com­munes etc) sait, d’un savoir incor­po­ré, que, en ses diverses mani­fes­ta­tions, la fini­tude est la consé­quence logique de l’obligation natu­relle qui nous consti­tue essentiellement.

L’éthique, elle, accepte et contrôle la part d’ombre nous consti­tuant. Je rap­pelle ici quelques titres de pen­seurs aigus, comme Ernst Bloch par­lant de « l’instant obs­cur » ou Georges Bataille dis­ser­tant sur « la part mau­dite ». C’est en m’inspirant de ces auteurs que moi-même j’ai rap­pe­lé qu’il existe une « part du diable » avec laquelle nous avons à com­po­ser. L’éthique post­mo­derne en ges­ta­tion consiste à recon­naître cette part d’ombre en rap­pe­lant au-delà de la grande idéo­lo­gie des Lumières que, comme je l’ai rap­pe­lé plus haut, c’est le clair-obs­cur qui est le propre même de toute exis­tence indi­vi­duelle ou collective.

C’est cela qui consti­tue l’idéal com­mu­nau­taire propre au « temps des tri­bus » en ges­ta­tion. Voilà, éga­le­ment, en quoi la post­mo­der­ni­té est essen­tiel­le­ment tragique.

Michel Maffesoli
Institut uni­ver­si­taire de France
Professeur Émérite à la Sorbonne

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1 commentaire

  1. Les cari­ca­tures du Brésilien sont tout à fait ce qui va se pas­ser dans les années à venir.
    Mon grand-pêre (paix à son âme) disait : ne tourne jamais le dos à un arabe et je m’a­per­çois qu’il avait entiè­re­ment rai­son.
    Va t’il fal­loir retour­ner au temps des croi­sés contre les sarrasins ?

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