Michel Maffesoli : « Macron ventriloque de la farce masquée »

Michel Maffesoli pour­suit son ana­lyse de notre temps avec la même finesse déca­pante que nous lui connais­sons.
On se repor­te­ra éga­le­ment avec bon­heur à :
Michel Maffesoli : « Saturation de l’idéal démo­cra­tique » du 15 juillet 2020
Michel Maffesoli : « Du bal mas­qué à la danse macabre » du 12 juin 2020
Michel Maffesoli : « La stra­té­gie de la peur » du 13 mai 2020
Pour Michel Maffesoli : « L’ère des sou­lè­ve­ments popu­laires arrive » du 5 avril 2020

Aujourd’hui Michel Maffesoli se penche sur la socié­té du spec­tacle offerte par nos diri­geants.

Lord Byron - DarknessLe poème quelque peu apo­ca­lyp­tique de Lord Byron : Darkness, peut nous aider à com­prendre un monde où le chaos tend à pré­va­loir.
En effet, l’empire des ténèbres se répand un peu par­tout. Et les pro­ta­go­nistes essen­tiels en sont ceux qui se réclament de la phi­lo­so­phie des Lumières. Ceux qui font la loi. Ceux qui d’une manière hypo­crite ne veulent pas recon­naître les condi­tions troubles de la loi qu’ils imposent en pro­mou­vant les défi­lés de masques, qui outre le carac­tère ridi­cule de ces accou­tre­ments, sont l’expression par excel­lence d’une mise en scène on ne peut plus fal­la­cieuse.

Mascarade et empire des ténèbres

Oui, la mas­ca­rade géné­ra­li­sée est bien la cause et l’effet d’un empire des ténèbres se géné­ra­li­sant. Mais l’apo­ca­lypse n’a pas seule­ment le sens péjo­ra­tif que lui donnent géné­ra­le­ment les col­lap­so­logues de tous poils. C’est, ne l’oublions pas, stric­to sen­su, une révé­la­tion de ce qui est en train de s’achever et du coup, de ce qui éga­le­ment, émerge. Ce qui est en train de ces­ser, c’est l’organisation ration­nelle d’une socié­té pro­gres­siste. Et ce qui émerge, c’est sa cari­ca­ture : « la socié­té du spec­tacle » (Guy Debord).

Il est une phrase bien connue du vieux Karl Marx qui garde une éton­nante per­ti­nence : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands évé­ne­ments et per­son­nages his­to­riques se répètent pour ain­si dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la pre­mière fois comme tra­gé­die, la seconde fois comme farce ».

C’est bien cette farce qui pros­père et qui s’exprime dans les lieux com­muns de l’époque ago­ni­sante. Lieux com­muns répé­tés, ad nau­seam, par les sophistes du moment. Mais lieux com­muns répé­tés mal­adroi­te­ment et sur un ton empha­tique et n’arrivant plus à cacher l’aspect sim­pliste et sans pro­fon­deur des pro­pos offi­ciels. Ce sont des pon­cifs hypo­crites, de ceux n’ayant aucune assise et n’étant amar­rés à rien.

Stratégie de la peur et gouvernement de la terreur

Poncif d’une élite en per­di­tion qui, pour per­du­rer met en scène une stra­té­gie de la peur(1) récla­mant l’obéissance en fai­sant trem­bler. En la matière en agi­tant le fan­tasme d’une « pan­dé­mie » dont de nom­breux scien­ti­fiques sou­lignent l’inanité, mais qui jus­ti­fient un gou­ver­ne­ment de la ter­reur. Ce qui d’antique mémoire est le plus sûr moyen d’infantiliser puis de sou­mettre le peuple. Ce que résume bien Machiavel en rap­pe­lant que « celui qui contrôle la peur des gens devient le maître de leurs âmes ».

La mas­ca­rade géné­ra­li­sée est bien le moyen contem­po­rain de contrô­ler la peur et, par là, sinon d’empêcher du moins de mini­mi­ser la résis­tance qui semble de plus en plus prête à s’exprimer. Mais reve­nons à cette dia­lo­gie entre le tra­gique et la farce.

Souvenons-nous ici du « lar­va­tus pro­deo » de Descartes. Il avance mas­qué par pru­dence. Pour évi­ter de don­ner prise aux tenants du pou­voir contrô­lant la pen­sée et donc l’âme col­lec­tive, c’est en étant mas­qué qu’il put éla­bo­rer ces écrits qui ser­virent de fon­de­ment à la Modernité qui s’amorçait. Le « doute » et la rai­son sou­ve­raine seront d’utiles et on ne peut plus effi­caces ins­tru­ments pour lut­ter contre les dog­ma­tismes domi­nants et ce dans la vie poli­tique comme dans le domaine intel­lec­tuel.

Mais pro­gres­si­ve­ment ce masque ne favo­rise plus la résis­tance. Bien au contraire il sert de pro­tec­tion à une bureau­cra­tie vou­lant à tout prix main­te­nir son pou­voir et qui, gauche et droite confon­dues, se sent per­due quand elle ne trouve pas à por­tée de main ses cha­ren­taises et les lieux com­muns de la bien­pen­sance qui l’accompagnent. Le masque étant pour elle le moyen d’assurer et d’assumer ce que Pascal nomme, judi­cieu­se­ment, le diver­tis­se­ment. La faci­na­tio nuga­ci­ta­lis, cette fas­ci­na­tion du fri­vole ou enchan­te­ment de la baga­telle.

Théâtrocratie et tartufferie

L’époque s’achevant, il est dans la logique des choses que le tra­gique devienne farce : la socié­té du spec­tacle à son apo­gée. Platon en par­lant de « théâ­tro­cra­tie » sou­ligne bien que ceux qu’il nomme « les mon­treurs de marion­nettes », n’ayant pas un véri­table savoir, mais sophistes uti­li­sant une rhé­to­rique abs­traite pour mani­pu­ler le tout venant.

Le spec­tacle poli­tique a main­te­nant atteint son apo­gée. Un pré­sident de la République, struc­tu­rel­le­ment « théâ­treux », exemple ache­vé d’une tar­tuf­fe­rie dont tous les mots d’ordre sont ven­tri­loques. Mais il a fait école. Et tel ministre passe sans coup férir d’une émis­sion à la vul­ga­ri­té affi­chée au minis­tère de la Culture. Malraux doit se retour­ner dans sa tombe !

Le cinéaste Claude Lelouch, quant à lui sou­ligne qu’avec Dupont-Moretti il perd un « acteur for­mi­dable ». C’est tout dire. La loi sur la mas­ca­rade est entre de bonnes mains. La Justice devient une clow­ne­rie dont on n’a pas fini de voir les désas­treuses consé­quences.

Intéressant éga­le­ment de noter dans la presse, les radios et même à l’université que c’est la paro­die qui tient le haut du pavé. Les billets d’humeur (d’humour ?), la comé­die sont les garants du suc­cès et par exemple chaque radio paye à prix d’or le clown qui va, dans la mati­nale, assu­rer son audience.

Depuis ce qui se nomme la « nou­velle phi­lo­so­phie », c’est une pen­sée du « show-biz » qui donne ses lettres de noblesse à une socié­té du spec­tacle lisse et com­plè­te­ment asep­ti­sée. Dans les domaines de la poli­tique, de la presse, de la connais­sance, le « people » a rem­pla­cé le peuple. Confusion révé­la­trice d’une indé­niable déca­dence en appe­lant à une renais­sance insur­rec­tion­nelle.

Vers une société du spectacle et de la surveillance généralisée

Guy Debord avait bien, pro­phé­ti­que­ment, ana­ly­sé un tel pro­ces­sus. « Un finan­cier va chan­ter, un avo­cat va se faire indi­ca­teur de police, un bou­lan­ger va expo­ser ses pré­fé­rences lit­té­raires, un acteur va gou­ver­ner » (Commentaires sur la socié­té du spec­tacle). C’est bien cela qui conduit à se lais­ser empor­ter par les engoue­ments du jour en oubliant la riche com­plexi­té de la vie quo­ti­dienne. La mas­ca­rade géné­ra­li­sée n’est que la suite logique d’un monde où le « diver­tis­se­ment » tel que l’a bien ana­ly­sé Pascal fait flo­rès !

Guy Debord La société du spectacle Joseph de Maistre

Dans son livre La bureau­cra­tie céleste, l’historien de la Chine antique, Étienne Balazs, sou­ligne la pré­do­mi­nance des eunuques dans l’organisation de l’Empire. Ne pou­vant pro­créer, ils éla­borent une concep­tion du monde dans laquelle un ordre abs­trait et tota­le­ment dés­in­car­né pré­do­mine. L’élément essen­tiel étant la sur­veillance géné­ra­li­sée. En uti­li­sant, d’une manière méta­pho­rique cet exemple his­to­rique, on peut sou­li­gner que la mas­ca­rade en cours est pro­mue par la « bureau­cra­tie céleste » contem­po­raine dont l’ambition est stric­to sen­su d’engendrer une socié­té asep­ti­sée dans laquelle tout serait, cen­sé­ment, sous contrôle. Et en repre­nant la robuste expres­sion de Joseph de Maistre, c’est toute « la canaille mon­daine » qui sans coup férir s’emploie non pas à faire des enfants, mais à infan­ti­li­ser la socié­té : il faut en effet noter que pas un par­ti poli­tique n’a osé s’élever contre le port du masque géné­ra­li­sé.

Ce qui montre bien, endo­ga­mie oblige, que c’est la classe poli­tique en son ensemble, aidée par des médias aux ordres et sou­te­nue par des « experts » sou­mis, qui est géné­ra­trice d’un spec­tacle lisse et sans aspé­ri­tés. Mais l’hystérie hygié­niste, le ter­ro­risme sani­taire, ne sont pas sans dan­ger. Car c’est lorsqu’on ne sait pas affron­ter le mal que celui-ci se venge en deve­nant en son sens strict per­vers : per via, il prend les voies détour­nées s’offrant à lui.

Inévitable réaction bestiale de la société

C’est en niant notre ani­ma­li­té que l’on voit resur­gir une bes­tia­li­té immaî­tri­sée. J’avais en son temps rap­pe­lé cela en sou­li­gnant, avant que ce terme ne soit employé d’une manière lan­ci­nante et non pen­sée, que c’est l’aseptie qui abou­tit à un « ensau­va­ge­ment du monde »(2) dont on observe quo­ti­dien­ne­ment des exemples à foi­son. Et ce sont les gar­diens de l’hygiénisme en cours qui doivent être tenus pour res­pon­sables des débor­de­ments plus ou moins vio­lents appe­lés à se géné­ra­li­ser.

Ce qui est cer­tain, c’est que contre un tota­li­ta­risme, plus ou moins « doux », en train de se géné­ra­li­ser, on peut s’attendre à l’émergence d’une mul­ti­pli­ci­té de révoltes. Alors je « j’avance mas­qué » de Descartes retrou­ve­ra sa fonc­tion ori­gi­nelle : favo­ri­ser la résis­tance contre des élites dont la faillite est main­te­nant recon­nue par tous. Ainsi le masque pré­vu pour la sou­mis­sion par la bureau­cra­tie, en une curieuse hété­ro­té­lie, c’est à dire avec un but autre que celui qui était pré­vu, va deve­nir un moyen de sub­ver­tir l’hypocrisie pois­seuse de cette bureau­cra­tie. On peut dès lors se deman­der si le masque pre­nant le contre-pied de l’infantilisation vou­lue ne per­met­tra pas l’émergence d’une nou­velle « ère des sou­lè­ve­ments ».

Soulèvements contre l’économicisme, contre la Foi Progressiste, et contre l’adoration ser­vile de l’argent et de la valeur tra­vail. Paradoxe amu­sant, fai­sant du masque une arme effi­cace pour impo­ser le retour d’un éta­lon spi­ri­tuel comme impé­rieux moyen de res­tau­rer l’échange, le par­tage et la soli­da­ri­té, comme éthique (ethos) de base de tout être-ensemble authen­tique.

Michel Maffesoli, pro­fes­seur émé­rite à la Sorbonne, membre de l’Institut Universitaire de France

Michel Maffesoli - 2013

(1) Lire dans ces colonnes : Michel Maffesoli : « La stra­té­gie de la peur » du 13 mai 2020
(2) Michel Maffesoli, Sarkologies, pour­quoi tant de haine(s) ? , Albin Michel, 2011, p. 147

Michel Maffesoli - Sarkologie pourquoi tant de haine(s)

Michel Maffesoli – Être postmoderne

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Michel Maffesoli – Le temps des tribus

Michel Maffesoli - Le temps des tribus

Michel Maffesoli & Hélène Strohl – La faillite des élites

Michel Maffesoli - Hélène Strohl - La faillite des élites

[NDLR] Notre illus­tra­tion à la une : Capitan Babbeo e Cucuba (scène de la Commedia dell’arte), pein­ture ano­nyme du XVIIe siècle, Musée de la Sacala à Milan

2 Commentaires 

  1. Le port du masque, un geste poli­tique et non sani­taire ; excellent exemple d’hé­té­ro­té­lie, témoin à échelle pla­né­taire, de la dhim­mi­tude des peuples face à un nou­vel ordre mon­dial.

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    • Réponse à Lira :
      Merci de votre com­men­taire. Sans vou­loir vous offus­quer, nous pré­ci­sons à l’égard de nos lec­teurs :
      L’hétérotélie c’est la trans­po­si­tion en poli­tique de cette pen­sée de saint Paul.
      « Je fais le mal que je ne veux pas, je ne fais pas le bien que je veux ».
      Plus de pré­ci­sions ici.

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